Samedi 6 août 2011 6 06 /08 /Août /2011 14:20

 

 

Nouvelles recherches sur les patois ou idiomes vulgaires de la France  (2)

 

 

Une suite de siècles et des circonstances impérieuses peuvent seules dénaturer les langues. En parcourant les diverses époques de celle de la Gaule, et plus particulièrement de la langue vulgaire du département de l’Isère, en constatant son état actuel, on reconnaîtra la vérité de cette assertion, qu’une langue reste pendant longtemps elle-même, et conserve pour ainsi dire constamment le caractère de son origine. Si cette vérité est applicable à la langue française, que les hommes célèbres dans chaque partie des sciences et des lettres ont si souvent soumise à leur goût et si souvent à leurs caprices, avec plus de raison encore cette vérité est-elle sensible lorsqu’il s’agit de ces idiomes soustraits par leur nature aux recherches des sens instruits et aux caprices de la mode. En indiquant l’état de la langue vulgaire du département de l’Isère dans les diverses époques de son histoire, nous fournirons une nouvelle preuve de cette assertion.

On admettra sans doute, comme nous venons de le dire, que les langues ne se dénaturent qu’à la longue ; les idiomes de la Gaule le prouvent, et ceux des contrées éloignées rendent le même témoignage. Ainsi saint Augustin, pour remplir les devoirs de son ministère en qualité d’évêque du diocèse d’Hippone en Numidie, fut obligé d’avoir des interprètes qui parlassent punique pour se faire entendre des habitants de la campagne (1), et cependant depuis plus de six cents ans (2) les Romains avaient porté la langue latine dans la Numidie (3); mais en Afrique comme dans les Gaules, le latin fut la langue du gouvernement, des hommes instruits et des fonctionnaires ; mais jamais elle ne fut celle du peuple : dans la Gaule, il parla toujours le celtique, qui s’altéra graduellement, qui prit peu à peu une physionomie latine, physionomie qui l’a fait appeler mal à propos latin vulgaire, parce que la langue latine n’a été dans aucun temps la langue vulgaire des Gaules. Ce que nous allons dire pour démontrer cette vérité trop longtemps contestée, et qu’il faut enfin reconnaître, se rapporte également et à tous les idiomes de la Gaule en général, qui n’avaient dans le principe que quelques différences d’inflexions, et à l’idiome de l’Allobrogie en particulier, qui avait aussi son inflexion particulière.


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Les Romains, maîtres de la Gaule, y parlèrent latin et se servirent de cette langue dans tous les actes émanés de leur gouvernement. Nous avons déjà dit que les fonctionnaires publics et les hommes instruits parmi les Gaulois furent les seuls qui parlèrent dès lors la langue des Romains. On a cru prouver le contraire, et établir que le latin fut la langue vulgaire des Gaulois, en rapportant que les prédicateurs de la morale évangélique qui vinrent répandre le christianisme dans les Gaules écrivirent en grec ou en latin. On a cité particulièrement saint Irénée ; on a dit que saint Jérôme écrivant à Hédibie et à Algazie, saint Hilaire de Poitiers à sa fille, Sulpice Sévère à sa belle-mère, et saint Avit de Vienne à sa sœur, rédigèrent leurs lettres en latin ; enfin que Sidoine Apollinaire cite les ouvrages d’Horace, de Varron, de Prudence et de saint Augustin, comme les ouvrages à la mode parmi les dames gauloises (4). Mais nous demanderons d’abord si les prédicateurs évangéliques, si saint Jérôme, saint Hilaire, Sulpice Sévère et autres auteurs qui tenaient tous à l’Église, étaient obligés de connaître la langue des Gaulois, eux qui étaient presque tous étrangers aux Gaules, et ensuite, en accordant même qu’ils connussent cette langue, nous demanderons encore s’ils auraient osé s’en servir dans leurs écrits, puisque l’Église avait adopté exclusivement l’usage du qrec et du latin, et que le latin était le seul idiome professé dans les académies de la Gaule, le seul dont se servissent les gens instruits, quoique le celtique fût généralement parlé par la masse des individus. Ajoutons que saint Irénée lui-même écrit à un de ses amis que depuis qu’il vit parmi les Gaulois, il a été obligé d’apprendre leur langue. N’oublions pas non plus que le sceptre de fer des Romains était toujours là pour prescrire la propagation du latin, qui était la langue de l’État. Ainsi un habitant des départements méridionaux de la France qui écrira un ouvrage, même une simple lettre, l’écrira en français, quoique le provençal ou le languedocien soit sa langue maternelle et une langue cultivée. Ainsi dans les départements réunis, un délai fatal fixé par le gouvernement a établi l’usage irrévocable de la langue française dans les actes publics, et on écrit tout en français, quoiqu’on y parle vulgairement allemand, piémontais ou italien. Dans l’étude des Anciens, on ne doit jamais perdre de vue ce qui se passe chez les modernes dans des circonstances semblables, parce que les hommes ont eu dans tous les temps les mêmes besoins et les mêmes passions. Répétons donc que les assertions que nous venons de réfuter ne peuvent nullement servir à prouver que le latin ait été à une époque quelconque la langue vulgaire des Gaules. Le peuple des villes, le peuple des campagnes, et particulièrement celui des montagnes, conservèrent la langue de leurs pères, et c’est celle langue altérée et mêlée de mots latins que les Romains appelèrent dédaigneusement langua rustica, langue rustique, langue des campagnards ; mais cette langue rustique résista longtemps à toutes les entreprises des latinisants, et dans les deux premiers siècles de l’ère vulgaire, elle subsista toute entière, puisqu’au troisième, en 230, une ordonnance de Septime Sévère porte que les fidéicommis seront admis dans toutes les langues, non seulement en latin et en grec, mais encore in gallicana, en langue gauloise, qui n’était sûrement pas la latine (5).

 

(1) Bonamy, Académie des Belles-Lettres, xxiv, 589. (« Quoique du temps de saint Augustin la latine fût certainement la langue dominante dans le diocèse d’Hippone, environné de tous côtés de colonies romaines, il nous apprend cependant qu’il était obligé d’avoir des prêtres qui parlassent la langue punique, pour l’instruction des gens de la campagne. »)

(2) L’an 201 avant J.C.

(3) Ainsi, après la conquête de la Perse par le calife Othman, les actes publics du gouvernement furent écrits en arabe; mais le peuple conserva toujours sous la domination des Arabes sa langue maternelle, c’est-à-dire le persan. Ainsi en Égypte les naturels égyptiens ont conservé pour ainsi dire jusqu’à nos jours leur propre langue, le copte, quoique leur pays ait passé successivement sous la puissance des Pasteurs, des Éthiopiens, des Perses, des Grecs, des Romains, des Arabes et des Turcs. Ainsi enfin les Chinois ont conservé leur langue, quoique depuis plusieurs siècles la langue de la cour et celle des actes publics soit le tartare-mandchou.

(4) Discours préliminaire du Glossaire de la langue romane, par M. Roquefort (Paris, 1808, 2 vol. in-8°), ouvrage indispensable pour l’étude de l’ancienne littérature française, et dont j’ai rendu compte dans le Moniteur du 26 juin 1808.

(5) Digest., lib. XXXII, tit. I, p.11.


 

(Tiré de Jacques-Joseph Champollion-Figeac, Nouvelles recherches sur les patois ou idiomes vulgaires de la France, 1809.)

 

 

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Par Gilles Gomel
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Samedi 23 juillet 2011 6 23 /07 /Juil /2011 11:48

 

Nouvelles recherches sur les patois ou idiomes vulgaires de la France (1)

 

« C’est de la langue vulgaire des provinces que se sont formées les langues française, espagnole et italienne (1). »

 

Il semble que cette vérité, que l’on prendra peut-être pour un paradoxe, va être enfin reconnue par rapport à la langue française. Le gouvernement, intéressé à connaître l’histoire des origines et du perfectionnement de cette langue, veut faire constater les unes et faire discuter les autres (2). Dans cette détermination on reconnaît ce même esprit qui donne l’impulsion à tout ce qui se rattache à l’utilité publique, et, sous plusieurs rapports, les patois ou les langues vulgaires des provinces y sont étroitement liés. Documents précieux pour l’histoire, ils ont été pendant longtemps le moyen qu’employaient les peuples des parties méridionales de l’Europe pour un mutuel échange d’idées, pour le lien commun de leurs rapports politiques et commerciaux.

 

Ces considérations suffiraient pour donner une grande importance à ces langues vraiment anciennes, quand même leur usage ne rappellerait pas l’existence d’un peuple célèbre qui, tour à tour vainqueur et vaincu, ne fut enchaîné avec la liberté des Gaules qu’après avoir fait trembler Rome pour la sienne ; (...). Intéressés par leur propre gloire à obscurcir celle des autres, les Romains ne nous ont transmis sur les Gaulois que des idées fausses en général, ou tout au moins suspectes ; il semble que ce n’est qu’à regret, ou sans y penser, qu’ils ont laissé échapper l’aveu des pratiques agricoles (3), des moyens industriels (4) , des usages d’économie publique et privée (5), je dirai même des raffinements du luxe (6) qu’ils empruntèrent des Gaulois. Soumettant à leurs armes les villes et les campagnes, ils voulurent aussi soumettre à leur police l’esprit de leurs habitants, leur donner Jupiter pour Dieu et Rome pour patrie. Industrieux en moyens, les Romains n’en négligèrent aucun pour réussir contre les Gaulois, et la langue des Gaules soumises fut particulièrement atteinte de proscription.

 

Mais ce qu’une longue suite de siècles peut à peine altérer, les armes victorieuses des Romains auraient-elles pu le détruire ? Indépendante comme l’opinion, une langue reste presque toujours elle-même, et conserve pour ainsi dire constamment le type de son origine ; ainsi le souvenir de la langue celtique existera pendant longtemps encore; il est attaché à l’existence de la langue française ; et si, à son riche patrimoine, celle-ci a vu successivement ajouter les dépouilles de ses voisines, elle n’a pas pour cela renoncé à la partie de son domaine que lui a acquise une possession d’un plus grand nombre de siècles.

 

Toutes les fois que l’esprit de recherches se dirigera sur la langue de la grande nation, le celtique sera le point de départ et attirera les premiers soins. Il en faudra beaucoup pour démêler ce que le séjour des Romains fit ajouter de mots et de tournures de la langue latine à la langue antique des Gaules. Cette époque est la plus intéressante et pour la langue celtique et pour la langue française. Le mélange de la première avec le latin, et la corruption de l’une et de l’autre donnèrent naissance au roman, avant que l’arrivée des Francs dans les Gaules eût mis en concurrence avec lui le dialecte tudesque ou le Frank teuch ; et celui-ci, relégué bientôt après dans les contrées du Nord, laissa enfin les Gaulois en possession de la langue romane, qui, polie et cultivée, est devenue la langue de la France, la langue politique de l’Europe. 

 

(1) Bonamy, Acad. des Belles-Lettres, xxiv, 597.


(2) J’ai indiqué dans la préface les lettres ministérielles qui ont donné lieu à la rédaction de ce mémoire. 

(Voir http://www.bibliotheque-dauphinoise.com/nouvelles_recherches_patois.html.)

 

(3) Selon Caton l’Ancien et Pline, les Romains durent aux Gaulois l’usage d’employer la marne et la chaux à féconder les terres, et la connaissance de la herse ferrée, de la faux, des tamis, sacs et bluteaux en crin, des vases d’airain, etc.


(4) Ce sont les Gaulois qui, selon Pline , inventèrent toutes sortes de roues et de voitures utiles ou de luxe qu’on employait en Italie , l’étamage des vases de ménage, le vilebrequin et les tarières , etc.


(5) Le même Pline et Philostrate rapportent que c’est des Gaulois que les Romains apprirent l’usage des métaux dans les monnaies, celui de fixer le poids que devait porter une voiture en raison de la forme de ses roues. Pline avoue aussi que les Gaulois connurent l’art de faire le verre avant les Romains.


(6) Les empereurs romains adoptèrent, pour leurs vêtements, malgré la critique et les railleries du peuple, les riches étoffes dont étaient habillés les chevaliers gaulois, et qui se fabriquaient dans la Gaule. C’est aussi dans la Gaule que les Romains apprirent l’art de dorer et d’argenter les brides et les harnais des chevaux. Au rapport de Pline, les Gaulois imitaient dans leurs manufactures la pourpre tyrienne, le violet et l’écarlate. Nous ne parlerons pas des vins, des fruits et autres productions des Gaules qui firent les délices et l’ornement des repas des Romains, ni du bled blanc qu’ils se procuraient à grands frais, etc. On peut consulter à ce sujet la Notice sur l’agriculture des Celtes, par M. de Cambry. Paris, 1806, in-8°.

 

(Tiré de Jacques-Joseph Champollion-Figeac, Nouvelles recherches sur les patois ou idiomes vulgaires de la France, 1809.)

 

 

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Par Gilles Gomel
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Vendredi 15 juillet 2011 5 15 /07 /Juil /2011 16:07

 

 

Ce court extrait est tiré du traité De regimine principium, écrit pour servir à l'instruction de Philippe le Bel, vers 1280, soit deux décennies avant le De vulgari eloquentia.

 

En effet, nous voyons dans les idiomes vulgaires qu’il est rare que quelqu’un puisse prononcer un idiome comme il se doit et distinctement, à moins d’y avoir été accoutumé dans son enfance. Celui en effet qui se déplace, à un âge avancé, vers des contrées lointaines où les idiomes diffèrent  de son parler maternel, et même s’il vit là pendant de longues années, ne pourra que difficilement, voire jamais,  parler correctement cette langue, et l’on saura toujours qu’il fait partie des habitants de cette terre et qu’il n’est pas né dans ces contrées. Mais s’il en est ainsi de l’idiome des laïcs, il en ira encore davantage ainsi pour l’idiome des lettrés, qui est un idiome philosophique. Les philosophes en effet, voyant qu’aucun idiome vulgaire n’était suffisamment complet et parfait, au moyen duquel puissent parfaitement et correctement être exprimés les natures des choses, et les coutumes des hommes, et le cours des astres, et tous autres sujets dont ils voulaient disputer, inventèrent pour eux-mêmes un nouvel idiome pour ainsi dire propre, qu’ils ont appelé latin, ou idiome des lettrés, qu’ils firent suffisamment ample et riche pour pouvoir grâce à lui exprimer de façon satisfaisante tous leurs concepts.

 

(En annexe de : Dante Alighieri, De l’éloquence en vulgaire, Fayard, 2011. Trad. Anne Grondeux, Ruedi Imbach et Irène Rosier-Catach.)

 

 

Par Gilles Gomel
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Jeudi 30 juin 2011 4 30 /06 /Juin /2011 13:37

 

 

L’emprunt au latin (et ultérieurement au grec) a été la solution naturelle au problème posé par les premières traductions et par l’adoption du français dans des matières dont toute la terminologie était latine et pour lesquelles la langue vulgaire ne possédait pas encore de mots adéquats.

Certes ces mots auraient pu être forgés par dérivation et composition à partir de racines héréditaires ; on aurait pu dire « testel » aussi bien que capital ou « estomaqueux » aussi bien que gastrique… Mais la structure de l’idiome, issu du latin1, l’habitude du latin médiéval, la pente naturelle de la translation, tout poussait techniciens, littérateurs et philologues dans la voie de l’emprunt et du calque.

Pour les premiers, le latin est un besoin, pour les seconds un ornement, pour les troisièmes un mystique. Ils s’y sont abandonnés sans mesure et jusque dans des excès qui ont été souvent dénoncés : Oresme lui-même, le plus grand fournisseur en latinismes, signale le danger dès le début du xive siècle.

« Li latins a plusour mos que nullement ou romans (en français) on ne puet dire, mais ques par circonlocution et exposition ; et qui les vorroit dire selonc lou latin en romant, il ne dit ne latin boin ne romans, mais aucune foiz moitieit latin, moitieit romans. Et per une vainne curiouseteit et per ignorance wellent dire lou romans selonc lou latin, de mot a mot, si com dient aucuns negocia ardua, « negoces ardues » (…) Si n’est ne sentence, ne construction, ne parfait entendement » (d’après Brunot, I, 517).

Ces lignes sont de 1370 ; on voit que les escumeurs de latin n’avaient pas attendu Rabelais ni Geofroy Tory.

Il n’en est que plus remarquable de constater à quel point la langue a assimilé les plus bizarres néologismes. M. Gougenheim remarque que parmi les latinismes jargonnesques dont l’escholier lymousin remplit ses grotesques propos, dix-huit sont aujourd’hui d’usage courant : académie, capter, célèbre, crépuscule, déambuler, féminin, génie, horaire, indigène, méritoire, nocturne, origine, patriotique, pécune, pénurie, révérer, sexe, vénérer.

Geofroy Tory et Rabelais nous donnent ces mots comme autant d’exemples de pédantismes saugrenus et insupportables à une oreille du temps, fût-elle d’un fervent humaniste comme le bon Pantagruel ; le français moderne les a cependant parfaitement digérés et assimilés. Cela justifie la latinisation et montre à quel point elle convenait au génie de la langue qui, depuis six siècles, a absorbé quelque 5 000 mots latins (et 500 mots grecs), si parfaitement incorporés à l’idiome que bien souvent le spécialiste seul peut en déceler l’origine. ;

Or la grande masse de ces mots s’introduit dès le XIVe siècle, sous la plume des traducteurs, des juristes, des philosophes et différents techniciens.

On a dit plus haut que 40 %  environ des quelque 20 000 mots-souches de notre vocabulaire actuel remontent au moyen français ; soit 8 000. Sur ce nombre la moitié environ sont des emprunts au latin, soit 3 500 sur un total de 5000 latinismes que comporte la langue d’usage.

On voit donc que les 3/5 de notre vocabulaire latin sont une création du moyen français. Et on ajoutera enfin que sur ce nombre presque la moitié remonte au xive siècle, l’autre moitié au xvie siècle. Assez curieusement — comme on l’a déjà relevé sans pouvoir l’expliquer — le xve siècle marque un net arrêt de la création.

Et il ne s’agit ici que de la langue courante, telle qu’elle est retenue par les dictionnaires, car il faudrait multiplier ces chiffres par 4 ou 5 pour avoir une idée de la prodigieuse prolifération des latinismes durant cette période.

 

1. Allez ! ne chipotons pas et laissons à Pierre Guiraud ce qui lui appartient.

 

(Pierre Guiraud, le Moyen Français, coll. « Que sais-je », Presses universitaires de France, 1972.)

 

 

Par Gilles Gomel
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Samedi 11 juin 2011 6 11 /06 /Juin /2011 10:08

 

L’hypothèse néolatine


La théorie néolatine — qui n’est jamais considérée comme hypothétique, qu'on présente plutôt comme ayant « valeur d’axiome » (F. Guessard), comme « hors de controverse » (Muratori) — s’articule en deux temps :


— 1° les populations ibères, italiques et celtes (et valaques), conquises et romanisées, auraient abandonné leurs propres langues au point que la majorité, voire la totalité, de ces langues auraient fini par disparaître, au profit du latin ;


— 2° une fois opérée cette drastique reconversion, elles auraient, dans un magnifique ensemble, transformé si radicalement ce latin chèrement acquis que des langues nouvelles, les langues néolatines, auraient fini par surgir de ses débris encore fumants.

 

Elle se présente comme :


intouchable, inattaquable (elle jouit d’un statut quasi religieux).


Elle se révèle :


indémontrable et invérifiable, puisque a) le gaulois, l’osque, le celtibère, etc., se seraient entièrement ou quasi entièrement désintégrés durant la première moitié du premier millénaire AD, et que b) on nous ressasse, à longueur de savants traités, cette banalité que les langues romanes seraient issues non pas du latin que nous connaissons, mais du latin parlé. Un latin parlé qui n'aurait, bien sûr, pas laissé de traces, et à propos duquel est entretenu, de surcroît, un flou très artistique, dont on ne discerne jamais avec certitude quels sont les rapports qu’il entretenait avec le latin écrit (dans quelle mesure en était-il proche ? dans quelle mesure était-il ou n’était-il pas déjà une langue romane ?).


extrêmement compliquée, voire extravagante (tout cet incroyable travail langagier en moins d’un millénaire : chapeau, les locuteurs !).

 

Mais qui peut affirmer aujourd’hui (après vous avoir lu, tout particulièrement) que les choses se sont réellement passées ainsi (1° et 2°) ? Ne serait-ce pas une précaution élémentaire, aujourd’hui, que de ramener ce scénario en deux parties au rang de pure hypothèse — une hypothèse parmi d’autres, une hypothèse, d’ailleurs, plutôt basse, tant elle implique de phénomènes particuliers — et de la confronter à d’autres possibles ? La doctrine néolatine, qui remonte à des temps déjà anciens (elle s’est forgée entre le seizième et le dix-neuvième siècle positiviste), mérite à coup sûr qu'on la réxamine. Et c'est sur la partie qui la présente comme vraie que doit reposer la charge de la preuve.

 


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Il existe, en tout cas, un autre scénario qui a, celui-là, le mérite de la simplicité. Et il colle, me semble-t-il, fort bien avec votre cadre théorique.


Supposons que les idiomes celtiques et italiques évoqués par les Anciens, et qui sont censés avoir en grande partie disparu, fussent en réalité ceux qui sont encore parlés aujourd’hui ou qui l’étaient encore récemment (s’agissant de certains dialectes ou patois) ; que le latin classique fût simplement une langue d’élite fondée sur un de ces dialectes italiens qui n’ont jamais cessé de se parler dans la péninsule tout au long des deux derniers millénaire ; et que, à l’instar du français, de l’italien et de l’espagnol d’aujourd’hui (les « langues sœurs » de La Curne), les anciens dialectes celtiques aient eu avec les dialectes italiques et ibériques une forte parenté.

 

Au contraire, les langues brittoniques et gaéliques n’auraient rien à voir ou peu à voir avec les langues celtiques évoquées par les Anciens. Depuis des millénaires, rien ou presque n’aurait bougé dans le paysage linguistique européen. On n'aurait jamais cessé de parler ces langues pseudo-celtiques à la frange ouest de l’Ouest européen, et les langues celtiques de l'époque classique (les langues gauloises, principalement) se seraient maintenues et se parleraient encore là où leur présence était déjà attestée par les textes classiques.


La visible parenté des langues romanes avec le latin serait due à deux phénomènes : 1° d’une part, cette parenté aurait existé avant la conquête romaine, comme l’italien est aujourd’hui apparenté aux langues de la péninsule Ibérique et de la France ; 2° d’autre part, le latin, devenu langue d’élite, raffinée, riche et prestigieuse, implantée partout en Occident en tant que langue de culture et comme instrument administratif, judiciaire et religieux, aurait tout naturellement constitué un modèle privilégié lorsqu'on a voulu donner aux langues romanes une publicité et une légitimité. Celles-ci, bien sûr, ont à plusieurs reprises fait l’objet d’injections massives de latinismes de tous ordres (notamment, pour ce qui concerne le français, entre le XIVe et le XVIe siècle, principalement au point de vue lexical, mais pas seulement). Cet apport de latin a certes modifié la physionomie de ces langues, mais pas au point de se substituer à elles. Le fonds est resté le même.


Je m’arrête là. Il y a évidemment encore beaucoup à dire, beaucoup à défaire surtout. Je souhaitais juste que vous ayez une idée de la thèse qui m’anime. Mais je ne fais que suivre les traces de plusieurs auteurs (Granier de Cassagnac, Michael John Harper, notamment).

 

(Article remanié le 3 octobre 2011.)

Par Gilles Gomel
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Jeudi 1 avril 2010 4 01 /04 /Avr /2010 13:40


Quelques réflexions sur le latin vulgaire vu par Bernard Cerquiglini, Jean-Marie Klinkenberg (et toute la linguistique moderne ou presque), mais également par Jean Espagnolle et Granier de Cassagnac.

 

« Il aura fallu plusieurs siècles pour faire éclater la vérité, qui tient en un adjectif : le français tient certes du latin, mais du latin parlé. » Telle quelle, évidemment, la phrase de Cerquiglini prête à sourire, considérant, qui plus est, la supposée répugnance des Gaulois pour ce qui touchait à l’écriture. Quoi qu’il en soit, on discerne mal ce que cette mise en avant de l’oralité est censée nous apporter. Du latin parlé ? la belle découverte ! Latin classique, latin populaire, la logique veut qu’on ait toujours affaire à un seul idiome, avec son lexique et sa structure propres : « Il n’y a pas plus lieu de parler d’un latin populaire qu’on ne parle d’un français populaire, résume Max Bonnet. On dit bien, en effet, la langue du peuple. Mais on ne dit pas le français du peuple. Pourquoi cela ? Parce que par la langue du peuple on entend une certaine façon de s’exprimer, un langage plutôt qu’une langue. Personne ne songera à nommer la langue du peuple en France, d’une part, et la langue littéraire, de l’autre, deux idiomes, comme on le fait pour le latin1. »


Le problème, c’est que le néo-latinisme a absolument besoin d’un latin populaire qui soit foncièrement différent de son avatar grammatical, l’objectif étant de réduire la trop grande distance qui sépare celui-ci des idiomes analytiques que sont les langues romanes : « Il était évident que la langue de Ronsard, puis de Vaugelas différait notablement de celle de Cicéron. Les partisans d’une autre origine n’avaient aucune peine à faire valoir que la langue latine, au rebours du français, possédait une déclinaison, riche et complexe, qu’elle était dotée d’une syntaxe reposant sur des principes nettement distincts, que son lexique était sur bien des points très spécifique » (Cerquiglini). De fait, c’est un argument clé, que l’on retrouve dans Granier de Cassagnac, dans Eugène Hins, Jean Espagnolle, Michael John Harper, Yves Cortez (la liste n’est pas close) : « Entre la syntaxe latine et la nôtre, il y a un abîme qu’aucun effort philologique ne saurait combler ; elles sont non seulement différentes, mais contradictoires. Le latin décline ses mots et conjugue ses verbes au moyen de flexions, et le français remplace les flexions par des prépositions dans les mots et par des auxiliaires dans les verbes. Le latin est une langue oblique et synthétique ; le français, l’italien et l’espagnol sont des langues directes et analytiques. Comment ceci peut-il sortir de cela ? » (J. Lefebvre).


Afin de dresser une passerelle au-dessus de ce vide linguistique, un idiome hybride est donc requis, un latin équipé des attributs des langues romanes (« sans inversion syntaxique, pourvu de déclinaisons minimales, et usant abondamment de prépositions », dixit Cerquiglini). Certes, de ce « proto-roman » presque exclusivement oral, il serait vain d’espérer connaître grand-chose. Les savants qui se sont penchés sur la question n’ont d’ailleurs récolté qu’un matériel hétéroclite et inutilisable, assemblé sans considération de temps, d’espace ou de registre sociolinguistique. Mais qu’importe le contenu, pourvu qu’on ait l’emballage  : « On peut certes continuer à utiliser l’expression “latin vulgaire“, mais à condition de se souvenir qu’il s’agit d’un nom conventionnel, désignant un ensemble de variétés. C’est pour marquer ce caractère conventionnel que nous utiliserons le sigle “L.V.“. D’ailleurs, pour désigner l’ensemble L.V., on emploie parfois aussi le terme “proto-roman“. Celui-ci fait penser à “proto-indo-européen“ ou à “proto-germanique“, expressions utilisées par ceux qui procèdent à la reconstruction linguistique. Employer ce terme indique que l’on se soucie moins d’étudier un état réel du latin que d’élaborer un modèle théorique de cette langue qui puisse adéquatement rendre compte des particularités des langues romanes » (Jean-Claude Klinkenberg2).


On le sait, la linguistique est une science imaginative, féconde en simulations et en reconstructions diverses3. Et cet « ensemble L.V. », ce « protoroman », est une création aussi dénuée de réalité que l‘est son alter ego, le latin fictif. Pourtant, nous verrons prochainement que Granier de Cassagnac nous en propose une version qui, sans être complètement satisfaisante, a le mérite de tenir la route.

 

(À suivre.) 

 

1. Quand un haut dignitaire français s’écrie : « Casse-toi, pov’con ! », il ne fait pas du Ronsard. Pourtant, il s’exprime bel et bien dans la langue de Ronsard.


2. Des langues romanes, De Boeck & Larcier, 1999.

 

3. L’astérique est son signe fétiche.


 

 

Par Gilles Gomel
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Jeudi 1 avril 2010 4 01 /04 /Avr /2010 13:38



En effet, et quoique nous l'ayons déjà dit, il faut le dire encore :


Dans la grammaire commune au français, à l'italien et à l'espagnol,


Le substantif se décline à l'aide de prépositions ;


Le verbe actif se conjugue principalement avec des auxiliaires ;


La forme du verbe passif n’existe pas.


La syntaxe exige que dans la construction de la phrase l'ordre grammatical des mots se confonde avec leur ordre logique.


Au contraire, dans la grammaire de la langue latine,


Le substantif se décline à l'aide de cas ;


Le verbe actif se conjugue à l'aide des flexions ;


Le verbe passif a une forme spéciale, conjuguée en partie comme l'actif.


Le verbe déponent a la forme passive et la signification active.


La syntaxe permet dans la construction de la phrase tel ordre de mots qu’il plaît au goût de l'auteur d'adopter.


Il y a donc entre ces deux grammaires un abîme qui les sépare et qui classe le français, l'italien et l'espagnol dans une famille de langues absolument distincte de la famille à laquelle appartient, avec le grec et le sanscrit, la langue latine.


Des êtres de natures contraires ne peuvent pas s'engendrer mutuellement ; et il est aussi monstrueux en philologie de vouloir que le latin ait produit le français et les langues similaires qu’il le serait en physiologie de vouloir qu’un quadrupède produisît un oiseau.


C'est parce qu’on s'est toujours arrêté à la surface de cette hypothèse, sans pénétrer jusqu’au principe même qu’elle formule, qu’on n’en a pas aperçu l'absurdité ; car si l'on avait constaté la nature absolument contraire du latin et du français, on n’aurait pas pu s'arrêter, même un seul instant, à l'idée que l'une de ces deux langues puisse procéder de l'autre.


(B. A. Granier de Cassagnac, Histoire des origines de la langue française, ch. v.)

 

 


Par Gilles Gomel - Publié dans : Granier de Cassagnac
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Jeudi 1 avril 2010 4 01 /04 /Avr /2010 13:36

 

Une langue qui en se corrompant en produirait une autre ne saurait produire évidemment qu’une langue de même nature, de même génie, c'est-à-dire ayant la même grammaire.

 

Le latin que les cours de justice s'obstinèrent à employer dans la rédaction de leurs sentences, jusqu’au milieu du seizième siècle, était assurément bien corrompu ; mais, enfin, c'était encore du latin par ce qui constitue l'essence d'une langue, à savoir par les règles grammaticales.

 

Les phrases suivantes, extraites de la révision du procès de Jeanne d'Arc :

 

« Mortuus est faciendo fieri barbam suam », — il mourut en faisant faire sa barbe ;

 

« Bene est servare festa Nostrae Dominae ab uno buto usque ad alium », — il est bon d'observer les fêtes de Notre-Dame d'un bout à l’autre ;

 

« Volebant facere unam escarmoucham », — ils voulaient faire une escarmouche ;

 

Assurément, ces phrases sont écrites en un latin barbare, barbare par l'emploi de mots étrangers à la langue latine, tels que escarmoucha et butum ; barbare par l'emploi de tournures d'un goût absurde, telles que faciendo fieri barbam ; mais enfin, si barbare qu’il soit, ce latin est encore du latin. Les substantifs s'y déclinent suivant la règle des cas ; les verbes s'y conjuguent selon les lois des paradigmes, et les régimes des verbes s'y conforment aux principes de la syntaxe.

 

Tant qu’une langue ne change que son vocabulaire, en gardant sa grammaire, elle reste la même. On en trouve la preuve dans l'adoption d'une grande partie du vocabulaire grec par le latin littéraire, à partir de Térence.

 

C'est donc la grammaire qui constitue l'essence, la nature d'une langue. Max Müller consacre hautement ce principe, avec l'Espagnol Hervas (25) ; et il ajoute, à propos de la grammaire : « Qu’est-ce que la grammaire, si ce n’est la déclinaison et la conjugaison (26) ? »

 

Eh bien, ces principes de philologie simples, évidents, éternels, proclamés par tous les maîtres de la science, excluent d'une manière absolue l'hypothèse d'après laquelle le français, l'italien, l'espagnol seraient nés du latin, car la grammaire de ces trois langues, qui est identiquement la même, est radicalement contraire à la nature de la grammaire latine.

 

(A suivre.)

 

 

Par Gilles Gomel - Publié dans : Granier de Cassagnac
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Jeudi 1 avril 2010 4 01 /04 /Avr /2010 13:34

 

On prête trop volontiers à ce qu’on appelle le latin vulgaire les caractères d’une langue véritable, d’une langue à part, qui aurait existé à côté de la langue latine proprement dite, à côté de cette langue que nous apprenons sous le nom de langue latine en faisant nos humanités. Le latin vulgaire ainsi compris n’a jamais existé que dans les cerveaux de quelques savants. Il ne faut pas que les expressions latines telles que sermo plebeius, etc., nous donnent le change. On ne désignait pas par ces mots, comme aujourd’hui par le nom du latin vulgaire, une langue dans la langue, ou à côté de la langue. Ceux qui se l’imaginent font comme ferait un étranger qui, voyant dans nos dictionnaires, à certains articles, la rubrique « populaire » demanderait la traduction de tous les articles en français populaire. Nous savons bien que le fond de la langue que parlent ceux qui usent de termes ou d’acceptions populaires, c’est le français, le français de tout le monde ; seulement, de temps en temps, au lieu du mot ou du tour dont se servent les écrivains et les gens d’une certaine éducation, ils en prennent d’autres. En réalité, il n’y a pas plus lieu de parler d’un latin populaire qu’on ne parle d’un français populaire. On dit bien, en effet, la langue du peuple. Mais on ne dit pas le français du peuple. Pourquoi cela ? Parce que par la langue du peuple on entend une certaine façon de s’exprimer, un langage plutôt qu’une langue. Personne ne songera à nommer la langue du peuple en France, d’une part, et la langue littéraire, de l’autre, deux idiomes, comme on le fait pour le latin. Si l’on veut se faire une idée de ce qu’on appellerait avec quelque raison une langue populaire, qu’on songe aux patois du Midi, à la langue d’oc, en présence du français. Là on a des dialectes possédant assez de caractères communs pour être considérés à juste titre comme formant une langue distincte de celle qu’on écrit et qu’on apprend à l’école et au régiment, le français. Mais dans le nord de la France, qu’appellerait-on la langue populaire ? Qu’enten-drait-on par le français populaire ? Ces mots ne signifieraient rien ; aussi ne les emploie-t-on pas. Ce qui existe, ce sont d’abord des patois ou dialectes ; c’est en second lieu ce que nous appelons en France l’accent, c’est-à-dire une teinte de dialecte qui se fait sentir surtout dans la manière de prononcer la langue commune ; c’est enfin, et particulièrement là où les patois ont cessé d’exister, une variété infinie de modifications — corruption disent les uns, développement naturel et légitime selon les autres — de cette langue commune ou langue nationale. Il est évident que tout cela ne constitue pas une langue à côté de la langue, ni une langue dans la langue. Les patois ont tous, avec la langue régnante, des rapports assez étroits pour se reconnaître en elle sans peine, et ils représentent, non pas une seconde unité, mais la diversité, la pluralité en face de l’unité. Les influences du dialecte local sur la langue commune sont aussi nombreuses que les dialectes eux-mêmes, et infiniment variables en intensité. Enfin, prétendra-t-on qu’on puisse opposer au bon français, sous le nom de français populaire, un mélange dans lequel entreraient les parisianismes ou les provincialismes de la classe bourgeoise ; les fantaisies de l’argot des collégiens, des étudiants, des militaires, des comédiens, une quantité, si grande soit-elle, de fautes de prononciation, comme je ll’ai vu, collidor, cinque francs, exeprés, qu’est q’c’est, tout ç’qui, de fautes de genre, comme une omnibus, une escalier, de fautes de conjugaison, comme je pensons, etc. ; enfin, ces expressions et ces tournures assez nombreuses dont on se sert sans scrupule en parlant et qu’on évite en écrivant ? C’est pourtant tout cela, tout ce qui, à Rome, correspondait à cela, qu’on prétend enfermer dans cette dénomination de latin populaire ; c’est à cela qu’on prête les caractères d’un véritable idiome.


(Max Bonnet, Le Latin de Grégoire de Tours, Librairie Hachette et Cie, Paris 1890.)

 

 

 

Par Gilles Gomel
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Jeudi 1 avril 2010 4 01 /04 /Avr /2010 13:32



La genèse du latin « vulgaire » ou « parlé » contée par Bernard Cerquiglini. Extraits.

Que le français soit issu du latin, nul n’en disconviendrait aujourd’hui. Les partisans d’une autre origine, celte en particulier (notre ancêtre, le gaulois), ont rangé les armes ou rejoint le magasin des fous littéraires (1). (…)


Une telle évidence ne s’est pourtant imposée qu’après plusieurs siècles d’hésitations et de débats. Bien qu’un lien génétique entre les langues latine et française ait été perçu dès le Moyen Âge (le clerc médiéval, bilingue, employant la langue vulgaire dans la vie courante, mais travaillant en latin, est incité à poser en filiation le va-et-vient qu’il opère), la question de l’origine ne fut examinée qu’à la Renaissance. (…)


Une filiation directe était posée entre le français et le latin classique : le latin écrit, beau latin de Virgile et de Cicéron que, mise à part la presque interruption due aux invasions barbares compensée par la renaissance carolingienne, on n’avait pas cessé d’enseigner. Un latin qui s’était quelque peu gauchi depuis l’Antiquité (latin médiéval, scolastique, etc.), mais que, d’Alcuin à Érasme, d’Érasme aux collèges jésuites, on n’avait pas non plus cessé de corriger et de purifier, c’est le latin, véhicule noble de la culture légitime, que les lettrés des xvie et xviie siècles pratiquaient avec la plus intime familiarité, et auquel ceux d’entre eux qui tenaient pour l’origine latine rattachaient tout naturellement le français. Il n’y avait pour eux pas d’autre latin. L’obstacle, cependant, était de taille : il était évident que la langue de Ronsard, puis de Vaugelas différait notablement de celle de Cicéron. Les partisans d’une autre origine n’avaient aucune peine à faire valoir que la langue latine, au rebours du français, possédait une déclinaison, riche et complexe, qu’elle était dotée d’une syntaxe reposant sur des principes nettement distincts, que son lexique était sur bien des points très spécifique. Le celte, par exemple, semblait dans cette perspective beaucoup moins éloigné du français. (…)


(Et), pas plus que la monogenèse latine, l’appel aux influences gauloise et germanique ne pouvait répondre aux critiques faisant valoir les différences profondes séparant la langue classique du français. L’objet de la réflexion n’était pas construit.


Cette construction, solide et décisive, proviendra d’une tout autre perspective, des plus difficiles à concevoir puis à admettre pour les éminents latinistes qu’étaient ces érudits. Elle consiste à supposer que le français, et les langues romanes (portugais, espagnol, catalan, occitan, italien, etc.) en général, ne proviennent pas du latin classique, c’est-à-dire du latin écrit, appris à l’école, socialement et scolairement normé, mais du latin effectivement parlé, voire d’un latin « rustique » et populaire. Ce qui revient à dire qu’il existait en fait deux latins ; que le second, bien vivant et largement pratiqué dans tout l’Empire romain, présentait avec arrogance les fautes et barbarismes (irrespect de la déclinaison, ordre des mots fixe, vocabulaire familier et concret, etc.) que les régents de collège traquaient avec la dernière énergie. Ce qui revient à supposer, ensuite, pensée scandaleuse au moment où le français et les autres langues romanes acquéraient enfin statut, éminence voire universalité, que ces langues provenaient en fait du second latin, inférieur, rustique et vulgaire. Cette thèse est certes douloureuse à concevoir ; mais elle résout le problème des différences fondamentales entre le latin et les langues romanes (celles-ci proviennent d’une latinité tout autre, plus proche d’elles), et pose correctement la question de l’origine. (…)


On doit à Pierre Nicolas Bonamy le geste épistémologiquement judicieux et fondateur : critiquer d’une part l’origine que ses prédécesseurs, bons latinistes, ont présupposée : le « latin des livres » ; construire d’autre part un concept de latin qui, tout en légitimant la romanité du français, justifie la spécificité de cette langue par rapport à celle des auteurs classiques. Il avance dès lors la thèse que l’origine de notre langue « n’est autre chose que la langue latine parlée et employée dans les discours familiers ». Il faut donc admettre qu’il y avait à Rome deux latins, et que l‘originaire fut aux antipodes des habitudes de la connaissance érudite : un latin des rues et du peuple, étranger au livre et à l’école, appris « en l’entendant prononcer aux Romains soldats, marchands, artisans, esclaves, qui n’avaient pas plus fréquenté les écoles d’Italie que les Gaulois celle des Gaules ». C'est du latin oral, de la conversation pratique, qu’est issu le roman, devenu plus tard le français. (…)


Un latin populaire, « vulgaire » au sens étymologique comme au sens commun, sans inversion syntaxique, pourvu de déclinaisons minimales, et usant abondamment de prépositions (toutes propriétés des langues romanes) : « Je ne puis trop le répéter : c’est de la langue parlée des Romains que les Gaulois ont appris à parler latin. » (…)


 

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Il aura fallu plusieurs siècles pour faire éclater la vérité, qui tient en un adjectif : le français provient certes du latin, mais du latin parlé.


(Bernard Cerquiglini, Une langue orpheline, les Éditions de Minuit, Paris, 2007.)

 

1. « Fous littéraires » que, prudent, Cerquiglini s’est bien gardé de visiter. À la page 110 d'Une langue orpheline (note 2), il confond allègrement l’innocent Hippolyte Cocheris, inspecteur général de l’instruction publique et créateur d’une collection de manuels scolaires, avec le Granier de Cassagnac des Origines.

Est-il nécessaire de préciser que Granier n'a rien du fou littéraire ?


(Commentaires à venir.)

 

Par Gilles Gomel
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La raison d'être de ce blog est de faire connaître, en les rendant directement accessibles, les écrits de ceux qui, tels Adolphe Granier de Cassagnac il y a un siècle et demi ou, naguère, Michael John Harper, ont combattu le préjugé selon lequel le français et les langues sœurs seraient dérivés du latin. Faisant la claire démonstration que le néo-latinisme est une doctrine contraire au bon sens, aux témoignages de l'histoire et aux règles élémentaires de la philologie, ces auteurs ont apporté la preuve que le français, à l'instar des autres langues dites romanes, est un idiome fort ancien, qui n'a pu nous être apporté par l'occupant romain.

Dans cette perspective, la partie essentielle de ce site est sa bibliothèque ("Les introuvables"), qui figure ci-dessous.

 

 
Les introuvables

  


Adolphe Granier de Cassagnac

   

Une critique d'Essai sur la littérature italiennne, d'Estelle d'Aubigny, parue dans la Presse du 12 août 1839. (ICI)


Antiquité des patois.
Antériorité de la langue française sur le latin,

1859. (ICI)

  
Histoire des origines de la langue française,
1872
Préface (ICI)
Chapitre premier (ICI)
Chapitre II (ICI) 
Chapitre III (ICI)
Chapitre IV (ICI)
Chapitre V (ICI)
Chapitre VI (ICI)
Chapitre VII (ICI)
Chapitre VIII (ICI)
Chapitre IX (ICI)
Chapitre X (ICI)
Chapitre XI (ICI)
Chapitre XII (ICI)
Chapitre XIII (ICI)

 

    

Eugène Hins

     
"L'opinion que les langues romanes dérivent du latin a-t-elle un fondement historique ?

Revue de linguistique et de philologie comparée (1887) (ICI)

"Le genèse de la conjugaison française"

 Revue de linguistique et de philologie comparée (1889) (ICI)  

 

 

Auguste Callet

     
"Le système étymologique de Littré et de son école"
Mercure de France, 16 avril 1911 (article posthume) (ICI)

 
La Légende des Gagats.

Essai sur les origines de Saint-Étienne en Forez,

1866. (ICI)

    


J. Lefebvre (Jean Espagnolle ?)

   
"Les langues néo-latines",

 La Nouvelle Revue, 1892.
 Première partie
(1)
 Seconde partie (2)

    

   
Jean Espagnolle


"Examen critique des doublets de M. Brachet"
Revue de la Société des études historiques, 1888. (ICI)

     

  

J.-L. Dartois (Jean Espagnolle)


Le Néo-latinisme, 1909. (ICI) 

     

    

Michael John Harper  

   

The History of Britain Revealed

 (l'histoire de l'île de Bretagne révélée), 2002-2006. 

J'ai traduit le troisième chapitre consacré aux origines du français, grâce à l'aide précieuse de Hatty. (ICI)


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