Mardi 9 mars 2010 2 09 /03 /2010 12:08

Utilité du latin vulgaire


Quelques réflexions sur le latin vulgaire selon Bernard Cerquiglini (et toute la linguistique moderne ou presque), mais également selon Jean Espagnolle et Granier de Cassagnac.


« Il aura fallu plusieurs siècles pour faire éclater la vérité, qui tient en un adjectif : le français tient certes du latin, mais du latin parlé. »

Telle quelle, évidemment, cette phrase de Cerquiglini ne peut que prêter à sourire, considérant, qui plus est, la supposée répugnance des Gaulois pour ce qui touchait à l’écriture. Surtout, en l'espèce, l'oralité n'apporte rien. Elle ne change rien à la donne. Latin des livres, latin oral, on a toujours affaire au même idiome, avec son lexique et sa structure propres. D'ailleurs, au théâtre, dans le prétoire, au sénat, c'est bien le latin classique, celui que nous connaissons, qui était parlé. C'est pourquoi l'expression consacrée est plus généralement celle de latin « vulgaire », même si le terme est irrésistiblement ambigu, ou de latin « populaire ». Mais cela n’apporte toujours rien à notre affaire : « Il n’y a pas plus lieu de parler d’un latin populaire qu’on ne parle d’un français populaire, résume Max Bonnet. On dit bien, en effet, la langue du peuple. Mais on ne dit pas le français du peuple. Pourquoi cela ? Parce que par la langue du peuple on entend une certaine façon de s’exprimer, un langage plutôt qu’une langue. Personne ne songera à nommer la langue du peuple en France, d’une part, et la langue littéraire, de l’autre, deux idiomes, comme on le fait pour le latin. » Ou encore : « Qu’il ait existé un latin vulgaire, c’est évident ; il n’y a pas de langue littéraire sans patois. L’élite et la foule ont toujours parlé différemment le même idiome ; du latin d’un paysan de la campagne romaine au latin de Cicéron il y avait autant de distance qu’il y en a du français d’un maraîcher de la banlieue parisienne au français d’un académicien. Mais ce latin moins correct et moins élégant n’est pas du tout ce qu’on entend par latin vulgaire » (J. Lefebvre, alias Jean Espagnolle). 

Le problème, c’est que la théorie néo-latine a absolument besoin de ce latin vulgaire : « Il était évident que la langue de Ronsard, puis de Vaugelas différait notablement de celle de Cicéron. Les partisans d’une autre origine n’avaient aucune peine à faire valoir que la langue latine, au rebours du français, possédait une déclinaison, riche et complexe, qu’elle était dotée d’une syntaxe reposant sur des principes nettement distincts, que son lexique était sur bien des points très spécifique » (Cerquiglini). De fait, tant Granier de Cassagnac que J. Lefebvre, M. J. Harper ou, dernièrement, Yves Cortez n’ont pas manqué de pointer du doigt cette différence fondamentale qui sépare résolument le latin synthétique des idiomes analytiques que sont les langues sœurs: « Entre la syntaxe latine et la nôtre, il y a un abîme qu’aucun effort philologique ne saurait combler ; elles sont non seulement différentes, mais contradictoires. Le latin décline ses mots et conjugue ses verbes au moyen de flexions, et le français remplace les flexions par des prépositions dans les mots et par des auxiliaires dans les verbes. Le latin est une langue oblique et synthétique ; le français, l’italien et l’espagnol sont des langues directes et analytiques. Comment ceci peut-il sortir de cela ? » (J. Lefebvre).


(A suivre.)


Par Gilles Gomel
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Vendredi 5 mars 2010 5 05 /03 /2010 00:03
Critique du « latin vulgaire »

On prête trop volontiers à ce qu’on appelle le latin vulgaire les caractères d’une langue véritable, d’une langue à part, qui aurait existé à côté de la langue latine proprement dite, à côté de cette langue que nous apprenons sous le nom de langue latine en faisant nos humanités. Le latin vulgaire ainsi compris n’a jamais existé que dans les cerveaux de quelques savants. Il ne faut pas que les expressions latines telles que sermo plebeius, etc., nous donnent le change. On ne désignait pas par ces mots, comme aujourd’hui par le nom du latin vulgaire, une langue dans la langue, ou à côté de la langue. Ceux qui se l’imaginent font comme ferait un étranger qui, voyant dans nos dictionnaires, à certains articles, la rubrique « populaire » demanderait la traduction de tous les articles en français populaire. Nous savons bien que le fond de la langue que parlent ceux qui usent de termes ou d’acceptions populaires, c’est le français, le français de tout le monde ; seulement, de temps en temps, au lieu du mot ou du tour dont se servent les écrivains et les gens d’une certaine éducation, ils en prennent d’autres. En réalité, il n’y a pas plus lieu de parler d’un latin populaire qu’on ne parle d’un français populaire. On dit bien, en effet, la langue du peuple. Mais on ne dit pas le français du peuple. Pourquoi cela ? Parce que par la langue du peuple on entend une certaine façon de s’exprimer, un langage plutôt qu’une langue. Personne ne songera à nommer la langue du peuple en France, d’une part, et la langue littéraire, de l’autre, deux idiomes, comme on le fait pour le latin. Si l’on veut se faire une idée de ce qu’on appellerait avec quelque raison une langue populaire, qu’on songe aux patois du Midi, à la langue d’oc, en présence du français. Là on a des dialectes possédant assez de caractères communs pour être considérés à juste titre comme formant une langue distincte de celle qu’on écrit et qu’on apprend à l’école et au régiment, le français. Mais dans le nord de la France, qu’appellerait-on la langue populaire ? Qu’enten-drait-on par le français populaire ? Ces mots ne signifieraient rien ; aussi ne les emploie-t-on pas. Ce qui existe, ce sont d’abord des patois ou dialectes ; c’est en second lieu ce que nous appelons en France l’accent, c’est-à-dire une teinte de dialecte qui se fait sentir surtout dans la manière de prononcer la langue commune ; c’est enfin, et particulièrement là où les patois ont cessé d’exister, une variété infinie de modifications — corruption disent les uns, développement naturel et légitime selon les autres — de cette langue commune ou langue nationale. Il est évident que tout cela ne constitue pas une langue à côté de la langue, ni une langue dans la langue. Les patois ont tous, avec la langue régnante, des rapports assez étroits pour se reconnaître en elle sans peine, et ils représentent, non pas une seconde unité, mais la diversité, la pluralité en face de l’unité. Les influences du dialecte local sur la langue commune sont aussi nombreuses que les dialectes eux-mêmes, et infiniment variables en intensité. Enfin, prétendra-t-on qu’on puisse opposer au bon français, sous le nom de français populaire, un mélange dans lequel entreraient les parisianismes ou les provincialismes de la classe bourgeoise ; les fantaisies de l’argot des collégiens, des étudiants, des militaires, des comédiens, une quantité, si grande soit-elle, de fautes de prononciation, comme je ll’ai vu, collidor, cinque francs, exeprés, qu’est q’c’est, tout ç’qui, de fautes de genre, comme une omnibus, une escalier, de fautes de conjugaison, comme je pensons, etc. ; enfin, ces expressions et ces tournures assez nombreuses dont on se sert sans scrupule en parlant et qu’on évite en écrivant ? C’est pourtant tout cela, tout ce qui, à Rome, correspondait à cela, qu’on prétend enfermer dans cette dénomination de latin populaire ; c’est à cela qu’on prête les caractères d’un véritable idiome.

(Max Bonnet, Le Latin de Grégoire de Tours, Librairie Hachette et Cie, Paris 1890.)

 

 

 
Par Gilles Gomel
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Vendredi 5 mars 2010 5 05 /03 /2010 00:03
La fabrique des origines

La genèse du latin « vulgaire » ou « parlé » contée par Bernard Cerquiglini. Extraits.

Que le français soit issu du latin, nul n’en disconviendrait aujourd’hui. Les partisans d’une autre origine, celte en particulier (notre ancêtre, le gaulois), ont rangé les armes ou rejoint le magasin des fous littéraires (1). (…)

Une telle évidence ne s’est pourtant imposée qu’après plusieurs siècles d’hésitations et de débats. Bien qu’un lien génétique entre les langues latine et française ait été perçu dès le Moyen Âge (le clerc médiéval, bilingue, employant la langue vulgaire dans la vie courante, mais travaillant en latin, est incité à poser en filiation le va-et-vient qu’il opère), la question de l’origine ne fut examinée qu’à la Renaissance. (…)

Une filiation directe était posée entre le français et le latin classique : le latin écrit, beau latin de Virgile et de Cicéron que, mise à part la presque interruption due aux invasions barbares compensée par la renaissance carolingienne, on n’avait pas cessé d’enseigner. Un latin qui s’était quelque peu gauchi depuis l’Antiquité (latin médiéval, scolastique, etc.), mais que, d’Alcuin à Érasme, d’Érasme aux collèges jésuites, on n’avait pas non plus cessé de corriger et de purifier, c’est le latin, véhicule noble de la culture légitime, que les lettrés des xvie et xviie siècles pratiquaient avec la plus intime familiarité, et auquel ceux d’entre eux qui tenaient pour l’origine latine rattachaient tout naturellement le français. Il n’y avait pour eux pas d’autre latin. L’obstacle, cependant, était de taille : il était évident que la langue de Ronsard, puis de Vaugelas différait notablement de celle de Cicéron. Les partisans d’une autre origine n’avaient aucune peine à faire valoir que la langue latine, au rebours du français, possédait une déclinaison, riche et complexe, qu’elle était dotée d’une syntaxe reposant sur des principes nettement distincts, que son lexique était sur bien des points très spécifique. Le celte, par exemple, semblait dans cette perspective beaucoup moins éloigné du français. (…)

(Et), pas plus que la monogenèse latine, l’appel aux influences gauloise et germanique ne pouvait répondre aux critiques faisant valoir les différences profondes séparant la langue classique du français. L’objet de la réflexion n’était pas construit.

Cette construction, solide et décisive, proviendra d’une tout autre perspective, des plus difficiles à concevoir puis à admettre pour les éminents latinistes qu’étaient ces érudits. Elle consiste à supposer que le français, et les langues romanes (portugais, espagnol, catalan, occitan, italien, etc.) en général, ne proviennent pas du latin classique, c’est-à-dire du latin écrit, appris à l’école, socialement et scolairement normé, mais du latin effectivement parlé, voire d’un latin « rustique » et populaire. Ce qui revient à dire qu’il existait en fait deux latins ; que le second, bien vivant et largement pratiqué dans tout l’Empire romain, présentait avec arrogance les fautes et barbarismes (irrespect de la déclinaison, ordre des mots fixe, vocabulaire familier et concret, etc.) que les régents de collège traquaient avec la dernière énergie. Ce qui revient à supposer, ensuite, pensée scandaleuse au moment où le français et les autres langues romanes acquéraient enfin statut, éminence voire universalité, que ces langues provenaient en fait du second latin, inférieur, rustique et vulgaire. Cette thèse est certes douloureuse à concevoir ; mais elle résout le problème des différences fondamentales entre le latin et les langues romanes (celles-ci proviennent d’une latinité tout autre, plus proche d’elles), et pose correctement la question de l’origine. (…)

On doit à Pierre Nicolas Bonamy le geste épistémologiquement judicieux et fondateur : critiquer d’une part l’origine que ses prédécesseurs, bons latinistes, ont présupposée : le « latin des livres » ; construire d’autre part un concept de latin qui, tout en légitimant la romanité du français, justifie la spécificité de cette langue par rapport à celle des auteurs classiques. Il avance dès lors la thèse que l’origine de notre langue « n’est autre chose que la langue latine parlée et employée dans les discours familiers ». Il faut donc admettre qu’il y avait à Rome deux latins, et que l‘originaire fut aux antipodes des habitudes de la connaissance érudite : un latin des rues et du peuple, étranger au livre et à l’école, appris « en l’entendant prononcer aux Romains soldats, marchands, artisans, esclaves, qui n’avaient pas plus fréquenté les écoles d’Italie que les Gaulois celle des Gaules ». C'est du latin oral, de la conversation pratique, qu’est issu le roman, devenu plus tard le français. (…)

Un latin populaire, « vulgaire » au sens étymologique comme au sens commun, sans inversion syntaxique, pourvu de déclinaisons minimales, et usant abondamment de prépositions (toutes propriétés des langues romanes) : « Je ne puis trop le répéter : c’est de la langue parlée des Romains que les Gaulois ont appris à parler latin. » (…)

Il aura fallu plusieurs siècles pour faire éclater la vérité, qui tient en un adjectif : le français provient certes du latin, mais du latin parlé.


(Bernard Cerquiglini, Une langue orpheline, les Éditions de Minuit, Paris, 2007.)

 

1. « Fous littéraires » que, prudent, Cerquiglini s’est bien gardé de visiter. À la page 110 du même ouvrage (note 2), il confond allègrement l’irréprochable Hippolyte Cocheris, inspecteur général de l’instruction publique et créateur d’une collection de manuels scolaires intitulée « Origine et formation de la langue française », avec le Granier de Cassagnac des « Origines ». Mais Blavier n’était pas beaucoup mieux renseigné. Ni même Décimo (nous y reviendrons un jour).


(Commentaires à venir.)

 

Par Gilles Gomel
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Mercredi 18 novembre 2009 3 18 /11 /2009 14:47

Lorsque Rome avait soumis un peuple, elle se l'attachait par des faveurs. La plus ambitionnée de toutes était celle de citoyen romain. Elle fut accordée peu à peu aux premières familles de la Gaule et de l'Espagne, pays riches et guerriers dont la jeunesse fournissait la principale force des armées romaines. A cette première faveur vint s'ajouter celle qui était le couronnement de toutes les autres, l'admission au sénat.

La juste ambition d'être associé aux droits et au gouvernement des Romains détermina donc, dans tous les pays soumis, un certain nombre de familles à faire apprendre le latin à leurs enfants. On se préparait alors ainsi aux fonctions publiques de l'Empire romain, comme on se prépare aujourd'hui, par le baccalauréat, aux fonctions publiques de l'Empire  français (1) ; mais de même qu’aujourd'hui la connaissance du latin, donnée dans de nombreux collèges à cent mille fils de famille, ne fait pas que le latin soit devenu la langue de la France ; de même cette connaissance donnée, sous le gouvernement romain, à quelques centaines d'écoliers, dans une dizaine de collèges, ne pouvait pas faire que le latin devînt la langue de la Gaule, de l'Espagne ou de l'Italie.

Une langue étrangère n’est pas une maladie qui se gagne par le contact ; c'est une science difficile, qui ne s'acquiert qu’avec du temps, de la patience et de l'aptitude.

On trouve donc parmi les anciens Gaulois beaucoup de personnes qui cultivaient les lettres ; non seulement les lettres nationales, comme les bardes, mais aussi les lettres latines. Parmi ces dernières, les unes se destinaient aux écoles de déclamation ou à la plaidoirie ; les autres étaient généralement des enfants de puissantes familles, poursuivant la carrière des emplois et des honneurs publics ; mais à cette époque, encore bien moins qu’à la nôtre, le peuple des villes ou celui des campagnes n’avait ni le loisir, ni la fortune, ni l'ambition nécessaires pour aller dans les écoles apprendre le latin.

Or personne ne le sait sans l'avoir appris, car beaucoup l'ignorent même après l'avoir étudié.

(Adolphe Granier de Cassagnac, Histoire des origines de la langue française, chap. 5, Paris, 1872.)

(1) En fait, l'Empire, que Granier avait soutenu avec zèle, avait sombré depuis deux ans quand parurent les Origines.



Par Gilles Gomel - Publié dans : Granier de Cassagnac
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Dimanche 25 octobre 2009 7 25 /10 /2009 13:34

L’état de la recherche (Mario Alinei)

Je n’ai pas cru bon de corriger les quelques fautes et maladresses qui émaillent le texte de Mario Alinei, lequel ne s’exprime pas ici dans sa langue maternelle. L’article, de toute façon, est d'une grande clarté — Alinei est toujours d'une lecture simple et agréable. Concernant notre sujet, on verra que l'auteur n’a pas encore jugé utile de s’affranchir du présupposé néolatiniste, et que sa théorie s’en trouve passablement entravée, mais on ne doit pas douter que lui ou l’un de ses émules finira bien par sauter le pas. On a déjà pu voir (ICI) qu'il remettait explicitement en question l’attribution d'une origine récente à nos patois. Ce fut le point de départ de la réflexion de Granier de Cassagnac (Antiquité des patois. Antériorité de la langue française sur le latin). (G.)

La théorie courante parmi les spécialistes est aujourd’hui celle d’une savante américaine d’origine lithuanienne, mme Marija Gimbutas. Selon cette théorie les IE étaient des éleveurs et guerriers nomades, avec une organisation patriarcale et une religion céleste, qui envahirent l’Europe au commencement de l’Age des Métaux, environ au IV millenaire avant notre ère, en provenant de la Russie méridionale. Avant de se différencier, ils auraient subjugué les peuples qui habitaient l’Europe et l’Asie occidentale, et remplacé leur langues et leur cultures. Ces peuples subjugués, qui sont appelés pre-IE, selon cette théorie avaient des caracteristiques radicalment opposés a celles des invaseurs: ils étaient agriculteurs au lieu que pasteurs, pacifiques au lieu que guerriers, ils avaient une organisation matriarcale au lieu que patriarcale, et une religion terrestre au lieu que céleste.

Or, ce modèle est assez vulnerable. La critique principale est du côté archéologique: car l’archéologie ne dispose d’aucune preuve d’une telle invasion à  échelle continentale, ni de la totale césure qu’on attendrait de voir dans le cadre culturel de l’Europe de l’Age des Métaux si cette invasion aurait eu lieu. Et il est difficile de s’imaginer que cette gigantesque colonisation de notre continent aurait pu avoir lieu sans laisser aucune trace, d’autant plus que cette invasion serait recente.

(...)

En outre, il y a beaucoup d’autres faiblesses dans cette vieillarde théorie traditionelle. Je mentionnerais les plus faciles à être résumées.

(1)    L’idée de l’opposition ethnique, entre IE bergers et guerriers patriarcaux, et pré-IE cultivateurs pacifiques et matriarcaux n’est plus défendible à la lumière de la recherche moderne. Le problème avec cette opposition n’est pas qu’elle manque de preuves; au contraire, elle a été confirmée par la recherche moderne. Mais ce que la recherche récente a établi c’est que l’économie nomade pastorale, avec ses connotations guerrières et patriarcales, n’est pas indépendante de l’agriculture, comme on pensait au début du siècle, mais une variante secondaire de l’économie agricole, qui naît à l’intérieur, et pas en déhors, des populations néolithiques. L’opposition idéologique, d’organisation familiale et de religion est une opposition interne aux societés néolithiques, et pas une opposition entre deux populations ethniques différentes. Si il y a donc des populations de pasteurs nomades en Europe, elles doivent être des populations cousines, si non soeurs, des populations agricoles de la même aire. On ne peut pas parler donc d’opposition entre IE et pré-IE, mais seulement d’opposition entre deux différentes couches IE, ou bien entre deux couches non-IE.

(2)    Il y a eu dans les deux dernières décades aumoins trois découvertes, qui ont changé le cadre chronologique traditionnel, sans que la théorie courante en a tenu compte.

La première découverte a été que le Hittite, une langue IE déjà séparée des autres, était écrite et parlée en Anatolie en 2000 av. J.C. environ. Or, si une langue IE était déjà séparée en 2000 av. J.C., il est difficile d’admettre que le IE commun est entré en Europe peu de temps avant, comme la théorie courante prétend.

La deuxième découverte, qui a confirmé et renforcé la première, est celle qui a reconnu dans la langue dite Linéaire B, écrite et parlée en Grèce au XV siècle de notre ère (*), une variété ancienne de Grec, dite grec Mycénéen. Cette découverte est encore plus importante que la première. Car le Hittite est une langue morte, sans liens avec la réalité présente. Le Grec Mycénien, en revanche, prouvent que les Grecs étaient arrivés en Grèce, en tant que population séparée, déjà au II millénaire. Il devient donc de plus en plus difficile d’exclure que la présence grecque en Grèce était encore plus ancienne, et que le même soit possible pour d’autres langues IE, en particulier pour le Latin qui appartient à la même aire méditerranéenne que le Grec et le Hittite.

La troisième découverte concerne le Latin et les langues italiques, et a été faite par un étruscologue italien. Il a pu démontrer ce qu’il appelle la suprémacie de l’ambiance latine et italique sur celle étrusque, et l’enorme contribution humaine latine et italique à la phase intense de développement culturel étrusque d’époque villanovienne, c.à.d. de l’Age du Fer. Cela démontre, ni plus ni moins, la présence latine et italique dans l’Italie pré-villanovienne, c’est à dire du II millénaire au plus tard.

L’agrandissement de l’horizon chronologique
Tout converge à démontrer donc qu’il faut réviser le cadre chronologique de la théorie traditionnelle des origines des langues européennes, et aussi celui de la dialectologie dite romane, étant donné que le Latin doit être présent en Italie, et peut-être dans d’autres régions voisines, déjà au IIe millénaire, quand Rome n’éxistait même pas. Dans plusieurs de mes publications j’ai commencé cette revision en introduisant, à côté de la notion traditionnelle de Romanisation, la notion nouvelle de Latinisation. La Romanisation reste bien sûr un horizon fondamental de l’histoire des langues dites romanes grace à la Romanisation, mais elle n’est plus la seule. On y ajoute un niveau plus profond, qu’il faut appeler pre-roman, même s’il concerne le Latin, et qui est celui de la Latinisation et de l’Indo-Européisation. (...) En outre, le Latin et les autres langues italiques, ainsi que nous les connaissons dès leurs premières attestations écrites, appartiennent désormais à l’Age du Fer final, caractérisé par la stratification sociale la plus poussée. Et en tant que langues écrites, elles sont, selon la définition des archéologues modernes, l’expression des besoins des élites dominantes qui se sont formées dans l’Age des Métaux. Ceci veut dire qu’à côté du Latin et des langues italiques comme nous les connaissons, nous devons supposer une série de variantes ‘latines’ ou ‘italiques’ inconnues, mais contemporaines du Latin et des autres langues Italiques attestées, et différenciées d’elles au point de vue linguistique, socio-culturel et géographique.

La formation des parlers dits romans de la Méditerranée peut -ou plutôt doit- commencer déjà dans la période de la Latinisation, sans attendre la Romanisation.


(Mario Alinei, « Vers un nouvel horizon chronologique pour l'origine et la formation des langues et des dialectes européens », Géolinguistique, 6-1995, 33-41.)


(*) Il s’agit bien entendu du XVe siècle avant notre ère.


Pour lire l'article complet, cliquez ici



Par Gilles Gomel - Publié dans : Mario Alinei
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Mercredi 14 octobre 2009 3 14 /10 /2009 18:53


Choses lues


« Le projet, à une telle échelle, était neuf. Il reposait d’abord sur l’existence d’une communauté de lettrés, cosmopolite, associant les Italiens Pierre de Pise et Paul Diacre, l’Anglo-Saxon Alcuin, le Wisigoth Théodulf, les Francs Éginhard, Angilbert, etc. Beaucoup sont des clercs, quelques-uns des laïcs, tel Éginhard, le biographe de Charlemagne. Les Anglo-Saxons sont majoritaires et imposent leur langue de culture, ce latin savant, forgé de toutes pièces en Angleterre. La renaissance carolingienne reposa ainsi sur un latin érudit qui facilitait l’arrimage dans le monde antique. »

(Sylvain Gouguenheim, Aristote au mont Saint-Michel, Seuil, 2008.)


§


« Nous ne connaissons pas dans leur texte vrai les écrits latins antérieurs au IVe siècle, car ils furent, à cette époque, récrits en langage moderne, purgés de tout ce qui semblait archaïque dans les mots, dans la syntaxe. Il est très probable que le Virgile que nous lisons ressemble à ce qu’aurait pu être Villon réduit au style et au goût de Malherbe, ou à ce qu’est devenu sous la plume des copistes du XVe siècle le rude Joinville du XIIIe. »

(Remy de Gourmont, Esthétique de la langue française, Paris, 1905.)


(Deux citations sans rapport entre elles. La première est simplement conforme à nos vues. La deuxième, par contre, est étonnante et demande confirmation.)



Par Gilles Gomel
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Samedi 15 août 2009 6 15 /08 /2009 21:33

Avis aux amateurs :

un site vient d'ouvrir, entièrement consacré à
Jean Espagnolle.

Il s'appelle :




Par Gilles Gomel
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Dimanche 19 juillet 2009 7 19 /07 /2009 21:18
Histoire des origines de la langue française,
d'Adolphe Granier de Cassagnac.



Chapitre treizième.


CULTURE DES PATOIS CELTIQUES ET FORMATION DES LANGUES
LITTÉRAIRES.— L’ITALIEN, L’ESPAGNOL, LE FRANÇAIS.


Culture des langues vulgaires en France, en Italie et en Espagne. — Mode de formation des langues littéraires. — FRANCE. — Quels sont les plus anciens, des troubadours ou des trouvaires ? — Question mal posée. — Il y a toujours eu des poètes en Gaule ; mais les poésies les plus anciennes venues jusqu’à nous sont celles d’un troubadour, Guillaume IX, comte de Poitiers. — Celles de Wace, trouvaire normand, sont postérieures. — Ils continuent les bardes. — En quelle langue ont écrit les troubadours ? — Est-ce en provençal ? — Est-ce en limousin ? — Examen détaillé de cette question. — Ils ont écrit chacun dans la langue de son pays ; mais avec des termes de convention et de mode littéraire, qui fit de leur langage un parler factice. — Sources des documents sur les troubadours et sur les trouvaires. — Le Monje des isles d’or et Claude Fauchet. — Caractère, rôle, influence des troubadours. — Leurs protecteurs. — Leur hiérarchie. — Les cours d’amour. — Leur nombre, leur résidence, leurs arrêts. — Dialectes divers employés par les troubadours. — Exemples. — Expansion de la culture des langues d’oc. — Fondation de l’Académie des mainteneurs à Toulouse, en 1323. — Elle est la plus ancienne de l’Europe. — Son rôle. — Elle cultive la gaye science, ou la poésie en langue vulgaire. — Les anciens poètes gaulois du Midi se nommaient félibres, c’est-à-dire bons vivants. — Claude Fauchet a donné une liste de 127 trouvaires, qui remplissent le douzième et le treizième siècle. — Leurs noms et leurs œuvres. — ITALIE. — Les premiers poètes italiens adoptèrent d’abord la langue des troubadours. — Ils la quittèrent bientôt pour cultiver les dialectes de l’Italie. — Noms de tous ces poètes. — Les ouvrages de Dante font pencher la balance en faveur du dialecte de Florence. — Il devient la langue italienne. — Académie de Florence fondée en 1582. — ESPAGNE. — La langue des troubadours fut adoptée par les poètes catalans, aragonais et valenciens. — Faveur immense dont jouit cette langue. — Académie de Barcelone, fondée en 1390. — La Castille se préserve de l’invasion de cette langue étrangère et factice. — Création de la littérature castillane. — Poème du Cid. — Bercéo. — Lorenzo d’Astorga. — L’archiprêtre de Hita. — Alphonse le Sage. — Charles Quint trouve la langue castillane toute formée, et il en fait la langue officielle de L’Espagne. — En France, la formation de la langue fut beaucoup plus longue. — Essai d’une académie au treizième siècle. — Académie fondée par Baïf, au seizième. — Le perfectionnement de la langue commence à la Renaissance, et dure un siècle et demi. — Lettrés qui y prennent part. — But qu’ils se proposent. — Triple pensée qui les guide. — Constitution du dialecte français. — Sa séparation d’avec les autres. — Froissard, Rabelais, Montaigne n’ont pas écrit en dialecte français. — Action des lettrés et de l’hôtel de Rambouillet. — Qualités constitutives de la langue française. — Elle leur doit son universalité, parce que seule elle les possède. — Elle survivrait à la nationalité.



Le chapitre complet en format Word



Par Gilles Gomel - Publié dans : Granier de Cassagnac
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Dimanche 19 juillet 2009 7 19 /07 /2009 19:52
Histoire des origines de la langue française,
d'Adolphe Granier de Cassagnac.



Chapitre XII.


RENAISSANCE DES NATIONALITÉS ET DES LANGUES CELTIQUES.
ON ÉCRIT DE NOUVEAU LES PATOIS.


La chute de l’Empire romain fait renaître les nationalités et les langues celtiques. — Ces langues sont employées dans la rédaction des actes. — En Italie, le plus ancien monument en patois est une charte corse de l’année 719. — Doutes de Muratori. — Discussion de cette charte. — Elle est authentique. — Les patois italiens deviennent d’un usage général à la fin du treizième siècle. — En France, le document patois développé le plus ancien, ce sont les serments de Strasbourg, de 842. — Fragments plus anciens encore. — Les serments de Strasbourg sont rédigés dans la langue des trouvaires. — Examen et preuve. — Textes romans du dixième siècle. — Tableau des patois, du douzième au quatorzième siècle. — Patois du Rouergue, de Montpellier, de Manosque, de Brive, de Bordeaux rive gauche, ou gascon ; de Bordeaux rive droite, ou gavache ; patois lorrain, champenois, artésien, berrichon, français ; patois d’Agen, de Périgueux, du Béarn, de la Gascogne. — En Espagne, les patois étaient en usage au dixième siècle ; témoignage de Luitprand. — Les Goths, les Arabes, les Maures respectèrent ces patois. — A partir du treizième siècle, ils devinrent d’un usage général. — En France, au contraire, le latin et les patois furent employés simultanément. — Exemples de ce parallélisme jusqu’au seizième siècle. — Charles VIII est le premier qui bannit le latin des procédures. — Ordonnance de 1490. — Louis XII l’imite par l’ordonnance de 1512. — François Ier complète l’œuvre, par l’ordonnance de 1539. — Anecdotes à ce sujet. — Il reste à faire un dernier effort pour bannir l’usage du latin. — Charles IX en 1562, et Louis XIII en 1629, accomplissent cette réforme. — En cette année 1629, Corneille débutait, en faisant jouer Mélite.




Le chapitre complet en format Word



Par Gilles Gomel - Publié dans : Granier de Cassagnac
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Dimanche 10 mai 2009 7 10 /05 /2009 18:05
Histoire des origines de la langue française,
d'Adolphe Granier de Cassagnac.



Chapitre XI.


LATIN LITTÉRAIRE DE ROME. SA FORMATION ET SA CHUTE
COMME LANGUE PARLÉE.


Etudes sur la nature du latin de Rome. — Travaux des anciens et des modernes. — Les anciens considéraient Rome comme une ville grecque, et le latin de Rome comme dérivé du grec. — Opinions et preuves. — A quelle époque la langue latine de Rome commença à être modelée sur le grec. — Eléments italiens de ce latin. — Ses éléments grecs. — Environ trois mille mots grecs y sont introduits. — Par qui et à quelle époque ? — Le vocabulaire latin est donc grec en grande partie. — La grammaire latine se façonne sur la grecque. — Ce travail commence à Plaute et à Térence. — Etudes grecques à Rome. — Abus du grec. — Néanmoins ce latin, fait à l’image du grec, ne dépasse pas les limites de la société lettrée, formée par les écoles publiques. — Organisation de l’enseignement à Rome. — Lois des empereurs à ce sujet. — Hors de Rome, le latin est une langue écrite, non généralement parlée. — Il disparaîtra avec la société aristocratique de Rome. — C’est par la chute de cette société, non par l’invasion des barbares, que le latin a disparu comme langue parlée. — Les gouvernements barbares ont tous maintenu le latin comme langue écrite. — Dispersion de la société aristocratique de Rome. — Invasions d’Alaric, de Genseric et de Totila. — La ville est pillée, la population est dispersée, les monuments sont détruits. — Rome, abandonnée, est peuplée par les bêtes fauves. — Les Romains chassés, elle est repeuplée et rebâtie par des populations de toute l’Italie. — On n’y parle plus latin, mais italien. — Poète anonyme du VIe siècle qui constate cet état de choses, — Délivrées du joug de Rome, les nationalités et les langues celtiques se réveillent. — Renaissance et culture des patois, en Italie, en Gaule et en Espagne.


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Par Gilles Gomel - Publié dans : Granier de Cassagnac
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Les introuvables


Adolphe Granier de Cassagnac

Une critique d'Essai sur la littérature italienne d'Estelle d'Aubigny, parue dans La Presse du 12 août 1839 (ICI)

Antiquité des patois.
Antériorité de la langue française sur le latin,

1859. (ICI)

Histoire des origines de la langue française,
1872
Préface (ICI)
Chapitre premier (ICI)
Chapitre II
(ICI)
Chapitre III (ICI)
Chapitre IV
(ICI)
Chapitre V
(ICI)
Chapitre VI (ICI)
Chapitre VII
(ICI)
Chapitre VIII
(ICI)
Chapitre IX (ICI)
Chapitre X (ICI)
Chapitre XI
(ICI)
Chapitre XII (ICI)
Chapitre XIII (ICI)
Table des matières (ICI)

L'éructation de Gaston Paris (ICI)



Eugène Hins

"L’opinion que les langues romanes dérivent du latin a-t-elle un fondement historique ?"
(ICI)

"Does the opinion that Romance languages derived from Latin have an historic base?"
(ICI)



Jean Espagnolle

Le Néo-latinisme,
1909.
(ICI)

"Examen critique des doublets de M. Brachet"
Revue de la Société des études historiques, 1888
(ICI)



J. Lefebvre

"Les langues néo-latines",

 La Nouvelle Revue, 1892.
 Première partie (1)

 Seconde partie  (2)



Michael John Harper

The History of Britain
Revealed
(l'histoire de l'île de Bretagne révélée),
2002-2006.
J'ai traduit le
troisième chapitre
consacré aux origines du français,
grâce à l'aide précieuse de Hatty. (ICI)





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Liens

The Applied Epistemology Library
(M. J. Harper et ses amis) (ICI)

Michel Desfayes (ICI)

Langage Continuity (ICI)

Monsieur Daron (ICI)


 
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