Utilité du latin vulgaire
Quelques réflexions sur le latin vulgaire selon Bernard Cerquiglini (et toute la linguistique moderne ou presque), mais également selon Jean Espagnolle et Granier de Cassagnac.
« Il aura fallu plusieurs siècles pour faire éclater la vérité, qui tient en un adjectif : le français tient certes du latin, mais du latin parlé. »
Telle quelle, évidemment, cette phrase de Cerquiglini ne peut que prêter à sourire, considérant, qui plus est, la supposée répugnance des Gaulois pour ce qui touchait à l’écriture. Surtout, en l'espèce, l'oralité n'apporte rien. Elle ne change rien à la donne. Latin des livres, latin oral, on a toujours affaire au même idiome, avec son lexique et sa structure propres. D'ailleurs, au théâtre, dans le prétoire, au sénat, c'est bien le latin classique, celui que nous connaissons, qui était parlé. C'est pourquoi l'expression consacrée est plus généralement celle de latin « vulgaire », même si le terme est irrésistiblement ambigu, ou de latin « populaire ». Mais cela n’apporte toujours rien à notre affaire : « Il n’y a pas plus lieu de parler d’un latin populaire qu’on ne parle d’un français populaire, résume Max Bonnet. On dit bien, en effet, la langue du peuple. Mais on ne dit pas le français du peuple. Pourquoi cela ? Parce que par la langue du peuple on entend une certaine façon de s’exprimer, un langage plutôt qu’une langue. Personne ne songera à nommer la langue du peuple en France, d’une part, et la langue littéraire, de l’autre, deux idiomes, comme on le fait pour le latin. » Ou encore : « Qu’il ait existé un latin vulgaire, c’est évident ; il n’y a pas de langue littéraire sans patois. L’élite et la foule ont toujours parlé différemment le même idiome ; du latin d’un paysan de la campagne romaine au latin de Cicéron il y avait autant de distance qu’il y en a du français d’un maraîcher de la banlieue parisienne au français d’un académicien. Mais ce latin moins correct et moins élégant n’est pas du tout ce qu’on entend par latin vulgaire » (J. Lefebvre, alias Jean Espagnolle).
Le problème, c’est que la théorie néo-latine a absolument besoin de ce latin vulgaire : « Il était évident que la langue de Ronsard, puis de Vaugelas différait notablement de celle de Cicéron. Les partisans d’une autre origine n’avaient aucune peine à faire valoir que la langue latine, au rebours du français, possédait une déclinaison, riche et complexe, qu’elle était dotée d’une syntaxe reposant sur des principes nettement distincts, que son lexique était sur bien des points très spécifique » (Cerquiglini). De fait, tant Granier de Cassagnac que J. Lefebvre, M. J. Harper ou, dernièrement, Yves Cortez n’ont pas manqué de pointer du doigt cette différence fondamentale qui sépare résolument le latin synthétique des idiomes analytiques que sont les langues sœurs1 : « Entre la syntaxe latine et la nôtre, il y a un abîme qu’aucun effort philologique ne saurait combler ; elles sont non seulement différentes, mais contradictoires. Le latin décline ses mots et conjugue ses verbes au moyen de flexions, et le français remplace les flexions par des prépositions dans les mots et par des auxiliaires dans les verbes. Le latin est une langue oblique et synthétique ; le français, l’italien et l’espagnol sont des langues directes et analytiques. Comment ceci peut-il sortir de cela ? » (J. Lefebvre).
(A suivre.)
