Également en format
Word
L’emploi de l’expression langue romane pour désigner la langue
gauloise correspond avec l’établissement régulier des Francs dans la Gaule, c’est-à-dire avec le commencement du sixième siècle.
Quelle fut la cause de cette nouvelle désignation ?
L’établissement régulier et définitif des conquérants germains dans la Gaule eut
pour résultat d’y faire vivre côte à côte, réunis sous un seul et même gouvernement, mais séparés par des législations civiles différentes, deux sortes d’habitants : les anciens Gaulois soumis,
et les Germains leurs vainqueurs.
Les Germains, Francs ou Bourguignons, arrivèrent avec leurs coutumes, qui étaient
la loi salique, la loi ripuaire et la loi gombette.
Les anciens Gaulois gardèrent leur législation civile propre, laquelle depuis
Antonin le Pieux était, pour tous sans exception, le droit romain.
En vue de maintenir cette démarcation civile entre eux et les Gaulois, les
conquérants se désignèrent eux-mêmes, dans leurs lois générales, sous leurs noms spéciaux, et ils donnèrent aux Gaulois le nom de Romains.
Pourquoi les Gaulois furent-ils appelés Romains ? — Parce que depuis la
célèbre constitution d’Antonin le Pieux, in orbe romano, rapportée au Digeste (8), le titre de citoyen romain avait été accordé à tous les hommes libres de l’empire, et que dans les
relations de la vie on disait indifféremment : Je suis citoyen romain, ou simplement : Je suis Romain.
On en trouve la preuve dans la revendication opposée par saint Paul au tribun de
la cohorte de Jérusalem qui allait le faire battre de verges : « Le tribun, s’approchant, lui dit : Dis-moi, es-tu Romain ? — Paul répondit : Oui (9). »
On ne trouverait pas d’ailleurs dans l’histoire un fait mieux établi que cette
qualification de Romains donnée aux Gaulois à partir de l’établissement définitif des Barbares.
« Tous ceux qui n’étaient pas originaires des provinces soumises à l’empire,
disent les bénédictins continuateurs du Glossaire latin de Du Cange, étaient Barbares ; tous ceux qui appartenaient à ces provinces étaient Romains (10). » Ayant aussi
à s’expliquer sur la signification du mot Romains, à la même époque, les bénédictins auteurs de l’Histoire littéraire de la France disent : « C’est ainsi que l’on nommait les
anciens habitants des Gaules (11). »
Des textes en très grand nombre viennent confirmer cette doctrine générale. Nous
allons placer les principaux sous les yeux du lecteur.
Un capitulaire de Clotaire Ier, de l’an 560, réglant d’une manière
générale les juridictions du royaume, statue ainsi qu’il suit au sujet des Gaulois :
« Nous ordonnons que les affaires pendantes entre Romains soient
terminées par les lois romaines (12). »
Le témoignage de la loi gombette, de la loi salique et de la loi ripuaire n’est
pas moins formel.
La loi bourguignonne, qui est la plus ancienne des lois barbares (13), porte très
clairement les traces de la distinction nominative faite par les conquérants eux-mêmes entre leur propre nation et la nation gauloise, qu’ils nomment romaine.
« Les administrateurs et les juges, appliquant nos lois amendées et réunies en un
seul code, doivent dès à présent prononcer entre le Bourguignon et le Romain, sans rien recevoir des parties à aucun titre (14). »
« Sachent tous nos comtes, conseillers, domestiques, majordomes et chanceliers,
tous Bourguignons et Romains, comtes des villes ou des villages, qu’ils ne doivent rien recevoir pour les causes plaidées ou les jugements rendus, sous peine d’être exclus de
leurs fonctions (15).
Ainsi s’exprime la préface de la loi gombette. Le texte porte un grand nombre
d’exemples confirmatifs de ces désignations.
« Quiconque aura détourné l’esclave d’autrui, son cheval, sa jument, son bœuf ou
sa vache, Bourguignon ou Romain, qu’il soit mis à mort (16). »
« Tout libre, soit Bourguignon, soit Romain, qui aura volé un
porc, une brebis, des abeilles, une chèvre, payera l’amende triple (17). »
Les autres lois barbares emploient les mêmes termes. On lit dans la loi salique
:
« Si un Romain a enchaîné un Franc, sans motif légitime, il
payera trente sous (18).
« Si au contraire un Franc a enchaîné un Romain, il payera
quinze sous (19). »
On lit dans la loi ripuaire :
« Si un Ripuaire a tué un Franc voyageur, il payera deux
cents sous.
« Si un Ripuaire a tué un Bourguignon voyageur, il payera
cent soixante sous.
« Si un Ripuaire a tué un Romain voyageur, il payera
cent sous (20). »
Les textes qui précèdent indiquent suffisamment, par l’infériorité sociale dans
laquelle ils placent les Romains par rapport aux Bourguignons ou aux Francs, que ces Romains, ce sont les Gaulois. S’il pouvait rester d’ailleurs des doutes à cet égard, ils seraient
complètement dissipés par le passage suivant de Frédégaire, où il est dit formellement que la désignation de Romains doit être entendue des Gaulois :
« Les Bourguignons, dit-il, après être restés deux années le long du Rhin,
reçurent des envoyés qui, au nom des Romains, c’est-à-dire des Gaulois habitant la province lyonnaise, la Gaule chevelue, la Gaule soumise et la Gaule cisalpine, les
engagèrent à s’exonérer du tribut (21). »
Le même chroniqueur donne d’une manière générale le nom de Romains à
toutes les populations gauloises composant l’Aquitaine au huitième siècle, c’est-à-dire aux habitants du Berry, de l’Auvergne, du Limousin, du Poitou, de la Saintonge, du Quercy et du Rouergue
(22).
Une formule d’inféodation contenue dans le recueil de Marculfe énumère très
clairement les personnes de nations différentes qui pouvaient se trouver sous l’administration d’un feudataire : « Nous te confions l’autorité de comte, de duc dans tel pays, et toute la
population qui y demeure ; Francs, Romains, Bourguignons et autres de toute nation, vivront sous ton autorité et ton administration, régulièrement soumis à leurs lois et à leurs coutumes
(23). »
Sur quoi le savant Jérôme Bignon s’exprime ainsi : « Tous les
Provinciaux de l’Empire romain devinrent citoyens romains par la loi in orbe, de statu hominum, d’Antonin. C’est pour cela qu’après la chute de l’empire ils conservèrent le nom
de Romains (24). »
C’est donc, comme on voit, un fait clairement et incontestablement établi qu’à
partir de l’établissement régulier des Barbares dans la Gaule les Gaulois furent appelés Romains, ce qui fit qu’en même temps leur langue fut appelée romaine ou romane
(25).
C’est d’ailleurs ce que Du Cange déclare sans hésiter, dans les termes suivants :
« Leur langue fut appelée ROMAINE, NON LATINE, et cette dénomination lui vint soit
parce qu’elle était la langue des citoyens romains, ou anciens habitants de la Gaule, jadis soumis aux Romains, soit parce qu’en effet elle était bien différente de la
latine (26). »
L’intérêt de la question traitée en ce chapitre exige même qu’il soit prouvé que
les choses se passèrent en Espagne comme elles se passaient dans la Gaule.
En Espagne aussi la langue vulgaire prit à la même époque le nom de langue
romane. La raison de ce changement de nom fut la même, c’est-à-dire que les Espagnols reçurent, également par rapport aux Barbares, le nom de Romains. C’est ce que prouve
clairement un passage de la chronique de Sigebert de Gembloux, relatif à une expédition de Sigebold, roi des Goths (27), passage pleinement confirmé par Frédégaire, dans les termes suivants
:
« Un duc nommé Francion, qui avait soumis la Biscaye dans le temps des Francs,
avait longtemps payé des tributs au roi des Francs ; mais, cette province étant revenue à l’empire, les Goths s’en emparèrent, et Sigebold, ayant pris plusieurs cités de l’Empire
romain sur les bords de la mer, les détruisit de fond en comble. Comme l’armée de Sigebold taillait en pièces les Romains, rempli de piété, il s’écriait : Malheur à moi, sous le
règne duquel il se fait une si grande effusion de sang humain (28). »
Ainsi, langue romaine ou romane n’est pas, comme on l’a cru,
une appellation imaginée pour désigner une langue nouvelle. C’est le nom nouveau qui fut donné dans la Gaule à l’antique langue des habitants, lorsque l’établissement régulier et définitif des
Barbares leur fit donner à eux-mêmes le nom de Romains.
C’est donc sans preuves d’aucune sorte, par une pure hypothèse restée sans
justification, que des savants ont expliqué le nom de langue romane, en disant qu’elle procédait, par corruption, de la langue des Romains, ou du
latin.
Le latin ne s’appelait pas lingua romana, mais lingua latina,
ou sermo latinus (29).
La suite ici
(B. A. Granier de Cassagnac, Histoire des origines de la langue
française, chap. 3.)