Vendredi 10 octobre 2008 5 10 /10 /2008 23:58
Cerquiglini interprète Dante

« Par son De vulgari eloquentia, qu’il rédige en 1304, [Dante] entend promouvoir l’« éloquence » non latine,  et donner à l’italien un rang aussi illustre que celui du latin. La langue vulgaire, toutefois, souffre par rapport au latin littéraire, langue de la différence et de l’identité, de l’universalité, d’une tendance incontrôlable à la mutation et à la division. Ainsi, l’italien n’existe que sous forme d’une pluralité de dialectes, et il est lui-même issu, note Dante, d’une tripartition du latin en trois idiomes où « nam alii oc, alii oïl, alii affirmando locuntur » (I, viii, 6). Ce faisant, Dante rattache explicitement au latin les trois langues romanes principales, qu’il nomme par la façon dont on y affirme : le provençal (langue d’oc), le français (langue d’oïl, ancêtre de notre oui) et l’italien (langue de ). »

(Bernard Cerquiglini, La Naissance du français, coll. « Que sais-je ? », PUF, Paris, 2007).


Hélas pour Bernard Cerquiglini, lorsque Dante écrit : « En nous apprêtant à comparer entre elles les trois formes de notre idiome qui, comme nous l’avons dit plus haut, est triparti (1) », il ne désigne pas le latin, puisqu’il nous parle d'un
« vulgaire ». Or il a qualifié peu avant le latin — la grammaire (2) — de « langue artificielle » par contraste avec les langues vulgaires, langues « que les enfants, au moment où ils commencent à articuler les sons, apprennent de leur entourage ». Cet idiome dont il fait dériver les langues d'oïl, d'oc et de ne peut pas être le latin.

(Remarquablement, Olivier Guyotjeannin, dans Archives de l’Occident, tome I, intitule ce même passage du De vulgari eloquentia : « L’antériorité du vulgaire sur le latin d’après Dante ».)

G.






Par Gilles Gomel - Publié dans : Dante Alighieri
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Mercredi 1 octobre 2008 3 01 /10 /2008 13:47
De l'éloquence en langue vulgaire 3

(Pour Dante, les langues d'oil, d'oc et de si sont les composantes d'un même idiome, d'un même vulgaire, antérieur au latin grammatical.)


IX. (...) Si donc au cours des siècles la langue d’un même peuple change et ne reste jamais égale à elle-même, comme nous venons de le dire, à plus forte raison les langues de ceux qui vivent séparés et lointains changeront, comme changent les mœurs et les comportements, qui ne sont réglés ni par la nature ni par les usages d’une communauté, mais naissent du libre choix des hommes et de la proximité des lieux.

Ce fut là le point de départ des inventeurs de la grammaire [la grammatica évoquée précédemment] ; cette grammaire n’est autre qu’une langue figée, qui reste identique à elle-même en des temps et des lieux différents. Les règles de cette langue ayant été fixées d’un commun accord par plusieurs peuples, elle n’est soumise à aucun choix arbitraire et individuel, et par conséquent elle ne peut changer. On inventa donc cette langue pour éviter que les changements du langage dus aux fluctuations arbitraires et individuelles ne nous empêchent entièrement, ou ne nous permettent que partiellement, d’accéder à la connaissance de la pensée et des gestes des Anciens et de ceux que l’éloignement géographique rend différents de nous.


X. En nous apprêtant à comparer entre elles les trois formes de notre idiome qui, comme nous l’avons dit plus haut, est triparti, notre hésitation est si grande que nous n’osons nous prononcer en faveur d’aucun des trois ; mais la constatation que les inventeurs de la grammaire ont choisi le mot sic comme adverbe d’affirmation semble assurer une certaine priorité aux Italiens, qui disent sì.

A vrai dire, chacune des trois parties de cet idiome peut invoquer en sa faveur force témoignages. La langue d’oïl peut alléguer le fait que, grâce à sa facilité et à son charme, elle a été utilisée soit pour compiler soit pour rédiger des ouvrages en prose, à savoir l’Histoire ancienne jusqu’à César (basée sur la Bible et sur les gestes des Troyens et des Romains), les fascinantes aventures du roi Arthur et bien d’autres œuvres historiques et didactiques. La langue d’oc, à son tour, peut se vanter d’être la plus douce et la plus parfaite, puisqu’elle a été la langue des premiers poètes vulgaires, tels Pierre d’Auvergne et d’autres anciens maîtres. La troisième langue, enfin, celle des Italiens, peut se prévaloir de deux avantages : d’abord, elle compte parmi ses serviteurs et domestiques ceux qui ont composé les vers les plus doux et les plus subtils, comme Cino da Pistoia et son ami ; en deuxième lieu, cette langue semble s’appuyer davantage sur la grammaire qui est commune à tous : un argument qui prend de la valeur aux yeux de ceux qui, dans leurs jugements, savent faire usage de la raison. (...)

(Dante Alighieri, De l’éloquence en langue vulgaire, I,ix-x, trad. Roberto Barbone & Antonio Staüble, Paris, 1996.)





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Mercredi 1 octobre 2008 3 01 /10 /2008 10:48

De l'éloquence en langue vulgaire 2


VIII. (...) Puisque l’espèce humaine prit sa première racine en terre d’Orient, d’où elle déploya ses ramifications jusqu’aux frontières occidentales du monde, ce fut alors peut-être que des créatures capables de raisonner burent l’eau des fleuves de toute l’Europe ou, au moins, de plusieurs d’entre eux. Mais, soit que ces hommes fussent des étrangers qui venaient d’arriver, soit qu’il s’agît d’autochtones retournés dans leur Europe natale, ils apportèrent avec eux une langue tripartie ; et certains eurent en partage la partie méridionale de l’Europe, d’autres la partie septentrionale et d’autres encore, que nous appelons maintenant les Grecs, occupèrent une partie de l’Europe et une partie de l’Asie.

Par la suite, comme nous allons le montrer plus loin, d’un seul et même idiome né dans la confusion vengeresse des langues jaillirent plusieurs vulgaires. Car un seul idiome fut d’abord parlé dans toute la région qui s’étend des bouches  du Danube ou marais Méotide jusqu’aux frontières occidentales de l’Angleterre et qui est limitée par l’Océan et par les pays des Italiens et des Français, même si plus tard il se ramifia en plusieurs vulgaires, parlés par des peuples différents, Esclavons, Hongrois, Teutons, Saxons, Anglais et d’autres encore, qui ont presque tous gardé un seul signe de leur origine commune, c’est-à-dire le mot pour exprimer l’affirmation. A l’orient de cette région, à partir des frontières de la Hongrie, c’est un autre idiome (1) qui prit possession du territoire que l’on appelle Europe, et même au-delà.

Finalement, ce qui reste l’Europe en dehors de ces deux régions linguistiques fut le partage d’un troisième idiome (2), qui est maintenant triparti, car certains pour affirmer disent oc, d’autres oïl, d’autres sì, par exemple les Provençaux, les Français et les Italiens. Et la preuve que les vulgaires de ces trois peuples dérivent d’un seul et même idiome réside dans le fait que, pour indiquer plusieurs choses, ils emploient les mêmes mots, tels « Dieu », « ciel », « amour », « mer », « terre », « est », « vit », « meurt », « aime » et de même pour presque toutes les autres notions. Et parmi ces peuples, ceux qui disent oc habitent la partie occidentale de l’Europe méridionale, depuis les frontières des Génois. Ceux qui disent sì occupent le pays qui s’étend à l’orient de ces frontières jusqu’au promontoire de l’Italie où commence le golfe de la mer Adriatique et jusqu’à la Sicile. Et enfin ceux qui disent oïl vivent en quelque sorte dans le Nord par rapport aux autres : leurs voisins orientaux sont en effet les Germains, tandis qu’à l’ouest et au nord ils sont comme retranchés derrière la mer d’Angleterre et ont les monts d’Aragon comme frontière ; ils sont délimités au sud par les Provençaux et par la pente des Alpes Pennines.

(À suivre.)

(1) L’éditeur a, peut-être abusivement, précisé ici, en note : « Le grec. »

(2) L’éditeur a cru, cette fois, devoir préciser : « Le latin.
» Il commet là un contresens évident, puisque Dante qualifie cet idiome devenu triparti de « vulgaire », un vulgaire qu'il vient d'opposer à la « grammaire », c'est-à-dire précisément au latin (ICI).

(Dante Alighieri, De l’éloquence en langue vulgaire, I, viii, trad. Roberto Barbone & Antonio Staüble, Paris, 1996.)






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Samedi 27 septembre 2008 6 27 /09 /2008 15:19

Grammatica


Au début de l'Eloquence vulgaire, Dante dit : « Nous avons en réalité une seconde langue, que les Romains ont appelée “grammaire“. Les Grecs aussi ont une seconde langue, ainsi que d’autres peuples, mais pas tous, car ce n’est que grâce à une longue et intense étude que l’on parvient à en maîtriser les règles et l’esprit.
»

Le terme grammatica fait directement référence à l'écriture. Il est formé sur gramma, « écrit, inscription, acte, lettre, caractère de l’alphabet ; le pluriel ta grammata signifie aussi les lettres (c’est-à-dire la littérature) ; belles-lettres, acte public. R. graphein » (Mourcin).


Cela nous ramène à Granier de Cassagnac :

« La lettre ou la lectrure, c’était le latin. Aimé de Varennes, qui composa le Roman de Florimont, déclare qu’il traduit de lettre, pour dire qu’il traduit du latin :

                            L’estoire (…)
                            Ainsi comme il l’avait aprise
                            L’a de lettre en romans mise. »


«  Dante dit, dans La Vita nuova, des poètes lettrés pour des poètes latins. »

Et, plus loin :

«  Pour Suétone, ne pas décliner, ne pas conjuguer à la grecque ou à la romaine, c’était ne pas avoir de grammaire.

« Le patois latin antique était donc considéré comme un idiome n’ayant pas de grammaire. Il en était de même des patois italiens au Moyen Âge.

«  Du temps de Dante et de sainte Catherine de Sienne, écrire le latin littéraire se disait écrire selon la grammaire : Dicevasi scrivere per grammatica lo scrivere latinamente. — Girolamo Gigli, Vocab. Caterin., verbo Lettara. »








Par Gilles Gomel - Publié dans : Dante Alighieri
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Samedi 27 septembre 2008 6 27 /09 /2008 10:53
De l’éloquence en langue vulgaire

I. Une théorie de l’éloquence en langue vulgaire n’a jamais été élaborée jusqu’à aujourd’hui, comme nous pouvons facilement le constater, bien qu’une connaissance approfondie de cette discipline soit indispensable à tous (…).

Nous appelons vulgaire la langue que les enfants, au moment où ils commencent à articuler des sons, apprennent des personnes de leur entourage ; bref, le vulgaire est la langue que nous avons assimilée en imitant notre nourrice et sans suivre aucune règle. Nous avons en réalité une seconde langue, que les Romains ont appelée « grammaire ». Les Grecs aussi ont une seconde langue, ainsi que d’autre peuples, mais pas tous, car ce n’est que grâce à une longue et intense étude que l’on parvient à en maîtriser les règles et l’esprit.

La langue vulgaire est la plus noble de ces deux langues, parce que c’est la première langue parlée par le genre humain, parce que le monde entier s’en sert (avec des prononciations et des mots différents, il est vrai) et parce que c’est la manière naturelle de s’exprimer, tandis que l’autre langue est artificielle.


(Dante Alighieri, De l’éloquence en langue vulgaire, I, i, trad. Roberto Barbone & Antonio Staüble, Paris, 1996.)


(À suivre. Les italiques sont de moi. G.)




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Samedi 27 septembre 2008 6 27 /09 /2008 10:42
Dante Alighieri (1265-1321)

Nous voyons dans les villes d’Italie, si nous voulons regarder de cinquante ans en arrière, que beaucoup de mots ont disparu, sont nés, se sont modifiés ; d'où l'on peut conclure que si un court espace de temps les change ainsi, un long espace les change bien davantage. Aussi dirai-je que, si ceux qui sortirent de ce monde il y a mille ans revenaient dans leurs cités, ils les croiraient habitées par des étrangers, tant la langue en diffère de la leur. On parlera de cela dans un petit livre que j’entends composer, si Dieu le permet, sur l’éloquence en langue vulgaire.


(Dante Alighieri, Le Banquet, I, v.)


Par Gilles Gomel - Publié dans : Dante Alighieri
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Vendredi 26 septembre 2008 5 26 /09 /2008 17:36

Isidore de Séville (v. 570-636)

Il y a trois langues sacrées : l’hébreu, le grec, le latin, qui sur toute la terre l’emportent de loin. C’est en effet dans ces trois langues que le Seigneur fut désigné par Pilate sur la croix. L’obscurité des Saintes Ecritures rend nécessaire la connaissance de ces trois langues, qui permet de recourir aux deux autres quand l’une d’elles engendre le doute sur un mot ou une interprétation (…).

D’après certains auteurs, il y a quatre langues latines : l’ancienne, la latine, la romaine, la mixte. L’ancienne est cette langue grossière des anciens habitants de l’Italie, du temps de Janus et Saturne, que l’on retrouve dans les chants Saliens. La latine, celle que parlèrent sous Latinus et sous les rois les Etrusques et les autres habitants du Latium ; c’est la langue des Douze Tables. La romaine, celle qui prit son essor après l’expulsion des rois par le peuple romain, et fut répandue par les poètes Nevius, Plaute, Ennius, Virgile et les orateurs Gracchus, Caton et Cicéron. La mixte, celle qui, avec de nouvelles coutumes et de nouveaux hommes, fit irruption à Rome après l’extension de l’empire, corrompant la pureté de la langue par les solécismes et les barbarismes.


(Isidore de Séville, Etymologiae, trad. M. Reydellet, Paris, 1984)





Par Gilles Gomel
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Mercredi 10 septembre 2008 3 10 /09 /2008 16:47
Le français « un créole qui a réussi (*) » ?

Les esclaves avaient sans doute beaucoup de difficultés à communiquer entre eux dans leurs langues premières. Le film Racines souligne bien cet aspect dans la scène où l’on voit le héros essayer de soulever contre leurs geôliers ses compagnons d’infortune. Il découvre alors avec désespoir qu’ils ne peuvent se comprendre ; c’est en tambourinant ensemble contre les parois du navire qu’ils vont exprimer leur commune révolte. L’usage des langues africaines était d’ailleurs interdit dans les « habitations ». En outre, dans l’ensemble d’une colonie, l’importance numérique de telle ou telle « nation » (avec toutes les réserves que suscite souvent ce terme) ne doit pas faire illusion. Le cloisonnement des « habitations » qui vivent en quasi-autonomie et l’interdiction de circulation des esclaves font que des esclaves d’une même ethnie qui sont chez des propriétaires différents n’ont que peu d’occasions de se rencontrer et, moins encore, de converser.

Tous ces facteurs font que les langues serviles n’ont laissé que peu de traces repérables dans les créoles. A cet égard, le réunionnais est sans doute le parler où l’on devrait logiquement trouver les marques les plus nettes de l’influence d’une langue servile, puisque, dans la période initiale de la colonie, les esclaves malgaches ont été numériquement très dominants : en 1704, ils forment plus de 50 % du groupe servile non créole et il y a des familles d’esclaves où le père et la mère sont malgaches. Le pourcentage d’esclaves malgaches restera toujours important, surtout chez les femmes. A la différence des Africains de l’Ouest amenés aux Antilles, ces esclaves malgaches parlaient, grosso modo, la même langue ou des variétés dialectales voisines (antanosy, betsimisaraka, antaimoro). Mieux encore, on dispose d’une description excellente du malgache parlé au XVIIe siècle grâce aux ouvrages de Flacourt et, en particulier, à son Dictionnaire de langue de Madagascar (1658). Or si le créole réunionnais possède une centaine de mots d’origine malgache et si l’on trouve dans la culture locale bon nombre de traits qui sont venus de la Grande Ile, le système linguistique ne présente que très peu de faits qui puissent être rapprochés de traits du malgache.



Un caractère essentiel de la population noire est généralement ignoré et omis. La majorité  des esclaves était très jeune et se constituait, selon nos critères actuels, d’enfants ou d’adolescents. La recherche systématique des sujets jeunes avait deux raisons majeures : la rentabilité et l’adaptabilité. Non seulement l’achat d’un sujet enfant ou adolescent faisait espérer une durée d’exploitation plus longue, mais elle garantissait une plus grande capacité d’adaptation à la vie servile. Là encore, il suffit de lire les textes anciens pour voir souligné cet aspect, non sans cynisme :

« Les enfants de dix à quinze ans font les meilleurs captifs que l’on puisse conduire en Amérique. Les Portugais n’en prennent que de cet âge. (…) On a du moins l’avantage de les élever comme on veut, on leur fait prendre tel pli et telles allures qui conviennent à leurs maîtres, ils apprennent plus aisément la langue du païs et les coutumes, ils sont plus susceptibles des principes de la Religion, ils oublient plus aisément le païs natal et les vices qui y règnent, ils s’affectionnent à leurs maîtres, sont moins sujets à aller marrons, c’est-à-dire s’enfuir, que les nègres plus âgés. »

Tout est dit ou presque ; si l’on met à part les allusions à l’évangélisation qui, au XVIIIe siècle, est l’une des justifications classiques de l’esclavage, ces remarques dispensent de tout commentaire sur le rapport évident entre l’âge des esclaves et les modalités de leur adaptation. Les statistiques confirment les témoignages. A Bourbon (la Réunion), plus de 60 % des esclaves amenés entre 1669 et 1714 ont moins de 15 ans ; en Martinique, les travaux de l’abbé David, sur trois paroisses de l’île, montrent qu’entre 1794 et 1829, 59 % des filles introduites par la traite ont entre 10 et 14 ans ; chez les garçons, 46 % ont de 8 à 12 ans et 18 % de 18 à 20 ans. Les adultes de 30 à 40 ans forment moins de 4 % du total.

La jeunesse de la population servile est l’une des causes majeures de la perte des patrimoines culturels non européens, surtout dans le cas des populations africaines. Ces jeunes esclaves, pour la plupart, n’avaient sans doute pas subi les rites d’initiation et étaient donc dans l’incapacité de transmettre ce qu’ils ne connaissaient pas. En revanche, certains éléments culturels qui ne relevaient pas de ce type de transmission ont pu se maintenir (gestes, attitudes, « langage silencieux » selon la terminologie de Hall, etc.)

(Robert Chaudenson, Les Créoles, « Que sais-je ? », Presses universitaires de France, 1995.)

 (*) L’expression est de Bernard Cerquiglini (Une langue orpheline), qui ne craint pas d’ajouter : « Le protofrançais du Xe siècle résulte de la créolisation du latin parlé, au contact du gaulois d’abord, de la langue germanique franque ensuite et principalement. » Tout un programme sur lequel nous aurons plusieurs fois l’occasion de revenir.

Par Gilles Gomel
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Dimanche 24 août 2008 7 24 /08 /2008 15:59
Origine du terme langue "romane" (suite et fin)

C’est d’ailleurs ce que Du Cange déclare sans hésiter, dans les termes suivants : « Leur langue fut appelée ROMAINE, NON LATINE, et cette dénomination lui vint soit parce qu’elle était la langue des citoyens romains, ou anciens habitants de la Gaule, jadis soumis aux Romains, soit parce qu’en effet elle était bien différente de la latine. »

L’intérêt de la question traitée en ce chapitre [Granier lui consacre en effet un chapitre entier, dont n'est reproduit ici qu’un court passage] exige même qu’il soit prouvé que les choses se passèrent en Espagne comme elles se passaient dans la Gaule.

En Espagne aussi la langue vulgaire prit à la même époque le nom de langue romane. La raison de ce changement de nom fut la même, c’est-à-dire que les Espagnols reçurent également, par rapport aux Barbares, le nom de Romains. C’est ce que prouve clairement un passage de la chronique de Sigebert de Gembloux, relatif à une expédition de Sigebold, roi des Goths, passage complètement confirmé pas Frédégaire, dans les termes suivants :

« Un duc nommé Francion, qui avait soumis la Biscaye dans le temps des Francs, avait longtemps payé des tributs au roi des Francs ; mais, cette province étant revenue à l’empire, les Goths s’en emparèrent, et Sigebold, ayant pris plusieurs cités de l’empire romain sur les bords de la mer, les détruisit de fond en comble. Comme l’armée de Sigebold taillait en pièces les Romains, rempli de piété, il s’écriait : Malheur à moi, sous le règne duquel il se fait une si grande effusion de sang humain. »

Ainsi, langue romaine ou romane n’est pas, comme on l’a cru, une appellation imaginée pour désigner une langue nouvelle. C’est le nom nouveau qui fut donné dans la Gaule à l’antique langue des habitants, lorsque l’établissement régulier et définitif des Barbares leur fit donner à eux-mêmes le nom de Romains.

C’est donc sans preuves d’aucune sorte, par une pure hypothèse restée sans justification, que des savants ont expliqué le nom de langue romane en disant qu’elle procédait, par corruption, de la langue des Romains, ou du latin.

Le latin ne s’appelait pas lingua romana, mais lingua latina, ou sermo latinus.
 
(Granier de Cassagnac, Histoire des origines de la langue française.)




Par Gilles Gomel - Publié dans : Granier de Cassagnac
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Samedi 23 août 2008 6 23 /08 /2008 16:34
Origine du terme langue "romane" (suite)

Un capitulaire de Clotaire Ier, de l’an 560, réglant d’une manière générale les juridictions du royaume, statue ainsi qu’il suit au sujet des Gaulois :

« Nous ordonnons que les affaires pendantes entre Romains soient terminées par les lois romaines. »

Le témoignage de la loi Gombette, de la loi Salique et de la loi Ripuaire n’est pas moins formel.

La loi bourguignonne, qui est la plus ancienne des lois barbares, porte très clairement les traces de la distinction nominative faite par les conquérants eux-mêmes entre leur propre nation et la nation gauloise, qu’ils nomment romaine.

« Les administrateurs et les juges, appliquant nos lois amendées et réunies en un seul code, doivent dès à présent prononcer entre le Bourguignon et le Romain, sans rien recevoir des parties à aucun titre. »

« Sachent tous nos comtes, conseillers, domestiques, majordomes et chanceliers, tous bourguignons et romains, comtes des villes et des villages, comtes des villes ou des villages, qu’ils ne doivent rien recevoir pour les causes plaidées ou les jugements rendus, sous peine d’être exclus de leurs fonctions. »

Ainsi s’exprime la préface de la loi Gombette. Le texte porte un grand nombre d’exemples confirmatifs de ces désignations.

« Quiconque aura détourné l’esclave d’autrui, son cheval, sa jument, son bœuf ou sa vache, bourguignon ou romain, qu’il soit mis à mort. »

« Tout libre, soit bourguignon, soit romain, qui aura volé un porc, une brebis, des abeilles, une chèvre paiera l’amende triple. »

Les autres lois barbares emploient les mêmes termes. On lit dans la loi Salique :

« Si un Romain a enchaîné un Franc sans motif légitime, il paiera trente sous.

« Si au contraire un Franc a enchaîné un Romain, il paiera quinze sous. »

On lit dans la loi Ripuaire :

« Si un Ripuaire a tué un Franc voyageur, il paiera deux cents sous.

« Si un Ripuaire a tué un Bourguignon voyageur, il paiera cent soixante sous.

« Si un Ripuaire a tué un Romain voyageur, il paiera cent sous. »

Les textes qui précèdent indiquent suffisamment, par l’infériorité sociale dans laquelle ils placent les Romains par rapport aux Bourguignons et aux Francs, que les Romains ce sont les Gaulois. S’il pouvait rester d’ailleurs des doutes à cet égard, ils seraient complètement dissipés par le passage suivant de Frédégaire, où il est dit formellement que la désignation de Romains doit être entendue des Gaulois :

« Les Bourguignons, dit-il, après être restés deux années le long du Rhin, reçurent des envoyés qui, au nom des Romains, c’est-à-dire des Gaulois habitant la province lyonnaise, la Gaule chevelue, la Gaule soumise et la Gaule cisalpine, les engagèrent à s’exonérer du tribut. »

Le même chroniqueur donne d’une manière générale le nom de Romains à toutes les populations gauloises composant l’Aquitaine au huitième siècle, c’est-à-dire aux habitants du Berry, de l’Auvergne, du Limousin, du Poitou, de la Saintonge, du Quercy et du Rouergue.

Une formule d’inféodation contenue dans le Recueil de Marculfe énumère très clairement les personnes de nations différentes qui pouvaient se trouver sous l’administration d’un feudataire : « Nous te confions l’autorité de comte, de duc dans tel pays, et toute la population qui y demeure ; Francs, Romains, Bourguignons et autres de toute nation vivront sous ton autorité et ton administration, régulièrement soumis à leurs lois et à leurs coutumes. »

Sur quoi le savant Jérôme Bignon s’exprime ainsi : « Tous les provinciaux de l’Empire romain devinrent citoyens romains par la loi In orbe, de statu humanum d’Antonin. C’est pour cela qu’après la chute de l’empire ils conservèrent le nom de Romains. »

C’est donc, comme on voit, un fait clairement et incontestablement établi qu’à partir de l’établissement régulier des Barbares dans la Gaule les Gaulois furent appelés Romains, ce qui fit qu’en même temps leur langue fut appelée romaine ou romane [lingua romana dans l’un et l’autre cas].

(Granier de Cassagnac, Histoire des origines de la langue française.)

(A suivre.)

Par Gilles Gomel - Publié dans : Granier de Cassagnac
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La raison d'être de ce blog est de faire connaître, en les rendant directement accessibles, les écrits de ceux qui, comme Bernard Adolphe Granier de Cassagnac il y a un siècle et demi ou Michael John Harper naguère, ont combattu  le préjugé selon lequel le français et les langues sœurs seraient dérivés du latin. Faisant la démonstration éclatante que le néo-latinisme  est une théorie contraire au bon sens, aux témoignages de l'histoire et aux règles élémentaires de la philologie, ces auteurs ont apporté la preuve que le français, à l'instar des autres langues dites romanes, est un idiome fort ancien, beaucoup plus ancien que le latin lui-même, et qu’il n'a donc pu nous être apporté par l’occupant romain.

Dans cette perspective, la partie essentielle de ce site est sa bibliothèque ("Les introuvables"), qui figure ci-dessous.


gilles.gomel@laposte.net



Les introuvables


Adolphe Granier de Cassagnac

Une critique d'Essai sur la littérature italienne d'Estelle d'Aubigny, parue dans La Presse du 12 août 1839 (ICI)

Antiquité des patois.
Antériorité de la langue française sur le latin,

1859. (ICI)

Histoire des origines de la langue française,
1872
Préface (ICI)
Chapitre premier (ICI)
Chapitre II
(ICI)
Chapitre III (ICI)
Chapitre IV (ICI)
Chapitre V (ICI)
Chapitre VI (ICI)
Chapitre VII (ICI)
Chapitre VIII (ICI)
Chapitre IX (ICI)
Chapitre X (ICI)
Chapitre XI (ICI)
Chapitre XII (ICI)
Chapitre XII
I (ICI)
Table des matières (ICI)

L'éructation de Gaston Paris
(ICI)



Eugène Hins

"L’opinion que les langues romanes dérivent du latin a-t-elle un fondement historique ?"
(ICI)

"Does the opinion that Romance languages derived from Latin have an historic base?"
(ICI)



Jean Espagnolle

"Examen critique des doublets de M. Brachet"
Revue de la Société des études historiques, 1888
(ICI)


"Les langues néo-latines",
sous le pseudonyme de J. Lefebvre
 La Nouvelle Revue, 1892.
 Première partie (1)

 Seconde partie  (2)

Le Néo-latinisme, 1909.
sous le pseudonyme de J.L. Dartois
(ICI)



Michael John Harper

The History of Britain
Revealed
(l'histoire de l'île de Bretagne révélée),
2002-2006.
J'ai traduit le
troisième chapitre
consacré aux origines du français,
grâce à l'aide précieuse de Hatty. (ICI)




 
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