Samedi 23 août 2008
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Origine du terme langue "romane"
L’emploi de l’expression langue romane pour désigner la langue gauloise correspond avec l’établissement régulier
des Francs dans la Gaule, c’est-à-dire avec le commencement du sixième siècle.
Quelle fut la cause de cette nouvelle désignation ?
L’établissement régulier et définitif des conquérants germains dans la Gaule eut pour résultat d’y faire vivre côte à côte, réunis
sous un seul et même gouvernement, mais séparés par des législations civiles différentes, deux sortes d’habitants : les anciens Gaulois soumis, et les Germains leurs
vainqueurs.
Les Germains, Francs ou Bourguignons, arrivèrent avec leurs coutumes, qui étaient la loi Salique, la loi Ripuaire et la loi
Gombette.
Les anciens Gaulois gardèrent leur législation civile propre, laquelle depuis Antonin le Pieux était, pour tous sans exception, le
droit romain.
En vue de maintenir cette démarcation civile entre eux et les Gaulois, les conquérants se désignèrent eux-mêmes, dans leurs lois
générales, sous leurs noms spéciaux, et ils donnèrent aux Gaulois le nom de Romains.
Pourquoi les Gaulois furent-ils appelés Romains ? Parce que depuis la célèbre Constitution d’Antonin le Pieux, In orbe
romano, rapportée au Digeste, le titre de citoyen romain avait été accordé à tous les hommes libres de l’empire, et que dans les relations de la vie on disait indifféremment : Je suis
citoyen romain, ou simplement : Je suis Romain.
On en trouve la preuve dans la revendication opposée par saint Paul au tribun de la cohorte de Jérusalem qui allait le faire battre
de verges : « Le tribun, s’approchant, lui dit : Dis-moi si tu es Romain. » Paul répondit : « Oui. »
On ne trouverait pas d’ailleurs dans l’histoire un fait mieux établi que cette qualification de Romains donnée aux Gaulois, à partir
de l’établissement définitif des Barbares
« Tous ceux qui n’étaient pas originaires des provinces soumises à l’empire, disent les bénédictins continuateurs du Glossaire
latin de Ducange, étaient Barbares ; tous ceux qui appartenaient à ces provinces étaient Romains. » Ayant aussi à s’expliquer sur la signification du mot Romains, à la même époque,
les bénédictins auteurs de l’Histoire littéraire de la France, disent : « C’est ainsi que l’on nommait les anciens habitants des Gaules. »
Des textes en très grand nombre viennent confirmer cette doctrine générale. Nous allons placer les
principaux sous les yeux du lecteur.
(Granier de Cassagnac, Histoire des origines de la langue française.)
(A suivre.)
Par Gilles Gomel
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Jeudi 14 août 2008
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18:39
La clef du vieux français
A l’époque de la conquête romaine, notre pays parlait le gaulois qu’on nommait aussi galou ou langue galote. Plus tard, quand le latin, qui était la langue de l’administration,
du prétoire et de l’école, commença à se répandre parmi les classes élevées de la nation, il y eut une véritable lutte entre l’idiome du vainqueur et celui du vaincu, et ce fut celui-ci qui
triompha. Il reçut sans doute de nombreuses blessures pendant cette mêlée de cinq siècles, mais ses parties vives ne furent pas atteintes, comme il est facile de le constater en étudiant avec
soin les poèmes du douzième et du treizième siècle. L’élément latin s’y trouve infiniment plus faible que l’élément
gaulois, et l’on observe partout que notre article a résisté à la déclinaison latine et ne lui jamais laissé prendre sa place.
Trois choses paraissent avoir trompé la nouvelle école : 1° la ressemblance des langues méditerranéennes et du latin ; 2° le mélange du latin et du français dans nos vieilles chartes ; 3° le
bas-latin qu’elle a regardé comme du latin populaire, tandis qu’il n’est, en réalité, que du gaulois latinisé.
Cette ressemblance lui a fait croire que l’italien, l’espagnol et le français venaient du latin.
Ce mélange lui a fait à ce point illusion qu’elle n’a vu partout, dans le français, que du latin évolué.
Le bas-latin, enfin, l’a aidée à bâtir son système, qui repose tout entier sur cette triple erreur.
(Jean Espagnolle, La Clef du vieux français, 1890.)
Par Gilles Gomel
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Jeudi 14 août 2008
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12:45
Nul doute que cet extrait de Granier de Cassagnac sur les langues parlées dans l’armée romaine en Gaule, du fait de sa longueur et du mode de publication à rebours propre à ce blog, soit, ainsi
exposé, d’une lecture un tantinet fastidieuse, mais enfin, son exhumation est justifiée. A ma connaissance, personne avant Granier ne s’était chargé de ce travail élémentaire, et personne ne l’a
fait après lui. On se demande pourquoi.
Je m’apprête à en publier ci-contre, en format PDF, une version plus complète et, naturellement, plus lisible.
Par Gilles Gomel
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Mardi 12 août 2008
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12:49
La prétendue transmission du latin par les légions romaines (suite et fin)
Bien plus, la défense militaire de la Gaule reçut, immédiatement après la conquête, une
organisation qui excluait tout contact des soldats avec les Gaulois, toute action morale des légionnaires sur les populations urbaines ou rurales, enfin toute possibilité et tout moyen pour les
armées de modifier les dialectes nationaux répandus sur toute la surface de ce vaste pays.
La pensée dominante du gouvernement romain
était de préserver les Gaules d’un envahissement toujours imminent des populations germaines : deux grandes mesures générales furent prises dans ce but.
D’abord, Auguste fit construire une série de camps retranchés
permanents, véritables forteresses, sur la rive gauche du Rhin, depuis Vindonissa, Windisch, en Helvétie, au confluent de la Reuss et de l’Aar, jusqu’à Vetera, aujourd’hui
Santen, en face et un peu au-dessous de l’embouchure de la Lippe. Huit légions d’abord, trois ensuite, furent chargées, avec des auxiliaires, de garder ces camps et de repousser les
Barbares.
Ensuite, Auguste transporta sur la
rive gauche du Rhin, en leur donnant des terres et des établissements durables, des Ubiens, des Suèves et des Sicambres, populations germaines dévouées à l’empire. Tibère y transporta encore
quarante mille Germains.
Ainsi gardées et
contenues, gratifiées d'ailleurs du droit de cité romaine à partir du règne de Claude et de celui de Galba, les Gaules, à l’exception des insurrections partielles et passagères de Sacrovir et de
Civilis, furent pour Rome une source abondante de tributs et de soldats, et ne durent jamais être occupées, à l’intérieur, par des garnisons romaines. L’administration, exclusivement gauloise, et
exercée par les magistrats élus des cités, n’était en contact avec la métropole qu’à l’occasion du versement des tributs, et cette métropole n’était représentée sur le territoire gaulois que pas
un préfet, résidant à Trèves, et réunissant au gouvernement de la Gaule celui de l’Espagne.
L’histoire des légions romaines employées soit à la conquête, soit à la garde de la Gaule détruit donc de fond en comble, comme nous venons de
le montrer, l’hypothèse de l’introduction de la langue latine parmi nos ancêtres par les soldats.
(M. A. Granier de Cassagnac, Histoire des origines de la langue française,
1872.)
Par Gilles Gomel
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Lundi 11 août 2008
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17:41
La prétendue transmission du latin par les légions romaine (suite)
Il serait important pour le sujet qui nous occupe de déterminer avec exactitude quelle était, au moins à partir d’Auguste, la
proportion des Romains et des Italiens dans la composition des légions, car ce n’est qu’à partir d’Auguste que Rome exerça une action régulière et permanente sur la Gaule.
Pour arriver à ce résultat, il faut d’abord se rappeler que la nation romaine proprement dite, qui conquit l’Italie et le monde,
comprenait trente-cinq tribus, dont quatre composaient la population de Rome, et trente et une, répandues autour de Rome, composaient la population rurale. Ce nombre de trente-cinq tribus ne fut
jamais dépassé, même sous Auguste.
Quel nombre de citoyens romains, c’est-à-dire d’hommes aptes à devenir légionnaires, contenaient ces trente-cinq tribus romaines ?
On peut affirmer qu’il ne dépassa jamais trois cent mille.
(Je passe la longue démonstration de Granier, qui se fonde sur divers dénombrements et recensements opérés à l’époque pour illustrer la présence sans cesse
grandissante d’éléments non romains dans l’armée romaine à partir d’Auguste, au point de devenir exclusive.)
Il
serait inutile de pousser plus loin cette étude de l’élément constitutif des légions. L’élément romain et même l’élément latin en ont complètement disparu. Rome et l’Italie appartiennent aux
soldats levés dans toutes les provinces de l’empire, en attendant que ces provinces, épuisées à leur tour, appartiennent aux Barbares.
Naturellement, le sort de la Gaule suivit le sort de l’empire. Le pouvoir impérial, qui n’avait plus de soldats romains pour se
garder lui-même, faisait garder la Gaule par des légions levées dans les autres provinces. Zosime constate que sous Aurélien les troupes entretenues dans la Gaule étaient composées de Dalmates,
de Mésiens, de Pannoniens, de Noriciens et de Rhètes. Sous Constant les légions des Gaules se recrutaient avec des Illyriens.
Ce ne sont pas de tels soldats qui pouvaient enseigner le latin aux paysans de la Gaule.
(M. A. Granier de Cassagnac, Histoire des origines de la langue française,
1872.)
(A suivre.)
Par Gilles Gomel
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Lundi 11 août 2008
1
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14:19
La prétendue transmission du latin par les légions romaines (suite)
Après avoir montré quelles étaient les langues parlées par les légions, il faut dire un mot de celles que parlaient les troupes auxiliaires.
L’état politique de l’Italie du temps de César ne permettait pas d’y lever des auxiliaires, puisqu’ils devaient être étrangers. Ceux
de César l’étaient en effet.
Le texte des Commentaires fait connaître qu’il employa comme fantassins auxiliaires des Gaulois de la Province, des
Crétois, des Baléares et des Germains, et comme cavaliers auxiliaires des Gaulois de toutes les parties de la Gaule, des Germains et des Espagnols. Les Gaulois parlaient les divers dialectes de
leur pays ; les Crétois parlaient le grec éolien ; les Baléares parlaient le ligurien, les Germains parlaient l’allemand ; les Espagnols parlaient les idiomes de la Péninsule.
Aucun des corps auxiliaires ne parlait donc le latin, et ne put l’apporter dans la Gaule.
Les langues des six premières légions de César et de ses troupes auxiliaires étant ainsi déterminées, suivons rapidement ses
opérations militaires, et voyons si à un moment quelconque de leur cours des éléments latins ou romains viennent se mêler à son armée.
(Granier fait ensuite le compte des légions supplémentaires qu’a levées César au cours des huit campagnes de la conquête,
inventaire que nous sautons ici. Nous le reproduirons plus tard, puisque la totalité de l’extrait figurera bientôt en pièce jointe, accompagnée de l’appareil de notes.)
En résumé, aucun élément militaire romain ou latin ne se mêla depuis le début de la guerre des Gaules, et en sept années, aux quatre
légions primitives données à César par le sénat, et dans lesquelles dominaient les éléments qui composaient alors la nation romaine, c’est-à-dire les éléments italiens. Epuisées par cent combats,
ces légions se renouvelèrent incessamment par des recrues levées dans la Gaule cisalpine, et par conséquent étrangères à la langue latine. En outre, l’armée conquérante, toujours en campagne ou
dans des camps retranchés, communiquait peu avec les populations des villes, encore moins avec celles des campagnes, et elle ne put agir d’une manière assez sérieuse sur la langue gauloise pour
en restreindre l’usage ou en altérer la pureté.
On serait d’ailleurs dans l’erreur si l’on supposait que la fréquentation des camps romains devait répandre parmi les officiers
gaulois ou germains placés à la tête des troupes auxiliaires l’usage régulier de la langue latine. Les plus importants arrivaient à retenir quelques mots latins, qu’ils mêlaient, au besoin, à
leur propre idiome. On peut citer comme exemple le célèbre chef germain Arminius, qui avait commandé longtemps les auxiliaires chérusques attachés à l’armée romaine, pendant les premières années
du règne d’Auguste et avant le désastre des trois légions de Varus, et qui à raison de ses services avait reçu le titre de citoyen romain et la dignité de chevalier. Son frère Flavius était resté
fidèle à l’empire ; l’expédition de Germanicus au-delà du Rhin mit aux prises les deux frères. Une entrevue eut lieu sur les bords du Véser ; et tout ce que put faire Arminius, s’adressant aux
spectateurs qui entouraient Flavius, ce fut de mêler à son discours allemand les mots latins qu’il avait appris dans les camps des armées romaines.
Ainsi, le fait général qui caractérise déjà la composition des armées romaines du temps de César, c’est la raréfaction
de l’élément latin, et le fait spécial qui caractérise la composition de l’armée employée par César à la conquête de la Gaule, c’est la présence à peu près exclusive de l’élément italien et de
l’élément gaulois. Les quatre premières étaient italiennes ; les sept autres, en y comprenant la quatorzième supplémentaire, qui prit la place et le numéro de celle de Titurius, avaient été
levées dans la Gaule cisalpine.
(M. A. Granier de Cassagnac, Histoire des origines de la langue française,
1872.)
(A suivre.)
Par Gilles Gomel
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Lundi 4 août 2008
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11:41
La prétendue transmission du latin par les légions romaines (suite)
Il ne reste plus à déterminer que la langue des deux légions nouvellement levées par César, au moment où il marchait contre les Helvétiens. Nous savons qu’elle avaient été levées dans son
gouvernement, c’est-à-dire dans la Gaule cisalpine et dans l’Illyrie. Mais comme nous avons déjà fait observer que les Gaulois transpadans et les Illyriens ne jouissaient pas encore à cette
époque du droit de cité, et que néanmoins les légions ne pouvaient enrôler que des citoyens romains, il faut se demander avec quels éléments ces légions avaient pu être formées.
Le gouvernement de César en Italie comprenait trois parties distinctes : la Gaule transpadane, la Gaule cispadane et l’Illyrie. Ajoutons qu’une partie de l’Etrurie, comprise entre la Magra et
l’Arno, faisait administrativement partie de la Gaule cispadane. Dans cette partie se trouvait précisément Lucques, ville agréable et importante, où César aimait à passer l’hiver et où se cimenta
l’alliance politique de César, de Pompée et de Crassus.
La Gaule transpadane et l’Illyrie ne jouissaient pas à cette époque du droit de cité, qu’elles ne reçurent que sous la dictature de César, en l’an 705 de Rome, 49 ans avant l’ère vulgaire, en
vertu de la loi Julia municipalis ; mais un grand nombre de villes importantes de ces pays, dans lesquelles des colonies romaines ou latines avaient été établies autrefois,
jouissaient de ce droit : les colonies romaines, en vertu de leur origine même ; les colonies latines, en vertu de la loi portée, l’an de Rome 665, par Cn. Pompée Strabon.
De ce nombre étaient : Milan, Novare, Pavie, Crémone, Vérone, Brescia, Este, Padoue, Bellune, Vicence, Trévise, Aquilée, Trieste, Pola.
Cette partie du gouvernement de César offrait donc des ressources sérieuses pour les levées des légions, par le grand nombre de citoyens romains que contenaient les villes municipales, et qui
devaient tous le service militaire, quand ils en étaient requis, pendant vingt années, à partir de dix-sept ans accomplis.
Quant à la Gaule cispadane, elle jouissait tout entière du droit de cité, depuis la loi Pompeia, et par conséquent elle offrait des ressources régulières et considérables au recrutement des
légions. Là se trouvaient, entre autres, des villes anciennes et importantes, telles que Plaisance, Parme, Modène, Bologne et Lucques.
Quelle langue parlait-on dans la Gaule, soit cispadane, soit transpadane ? Evidemment, on y parlait la langue des populations, c’est-à-dire le gaulois.
Plus tard, sous le règne d’Auguste, un long usage de la paix porta les Italiens des provinces vers la culture du latin littéraire, qui était la langue officielle de l’empire, afin de parvenir aux
emplois civils. Des écoles de grammairiens et de rhéteurs s’établirent donc dans les grandes villes, surtout à Milan ; mais ces écoles n’attiraient et ne formaient bien évidemment que des jeunes
gens appartenant aux classes riches. Le peuple d’alors, comme le peuple d’aujourd’hui, n’avait ni assez de loisirs ni assez de fortune pour acquérir une éducation lettrée et apprendre le latin,
langue étrangère au pays. Il conservait la langue nationale, la langue de ancêtres, le gaulois.
La mort de Decimus Junius Brutus, parent du meurtrier de César, en fut une preuve.
Un an et demi après la mort de César, Decimus Junius tenait encore l’Italie cispadane, à la tête de dix légions ; mais bientôt il fut abandonné de ses soldats, et suivi seulement de quelques
cavaliers gaulois il se dirigea vers Aquilée, avec le dessein d’aller joindre M. Junius Brutus en Macédoine. Il supposa que parlant la langue gauloise, et déguisé lui-même en Gaulois, il pourrait
traverser sans être reconnu la Gaule transpadane ; mais sa petite troupe, arrêtée par des batteurs d’estrade, fut conduite à un prince gaulois, auquel il se fit connaître, et qui le livra à
Antoine. Il fallait donc parler gaulois, même après la mort de César, pour être confondu avec les habitants de la Gaule cisalpine.
Quant aux colons romains ou latins, conduits autrefois dans les villes de la Gaule cisalpine, tout autorise à croire que leurs enfants apprirent bien vite la langue ambiante, qu’ils entendaient
parler autour d’eux.
L’expérience prouve en effet qu’il n’y a aucune différence appréciable entre le dialecte des villes d’un pays où l’on conduisit des colonies et le dialecte des villes du même pays où l’on n’en
conduisit pas. Ainsi, Crémone eut une colonie, et Mantoue n’en eut pas. Narbonne eut une colonie, et Carcassonne n’en eut pas ; et cependant la langue de Crémone et la langue de Mantoue, la
langue de Narbonne et celle de Carcassonne sont les mêmes.
Les Francs, les Bourguignons, les Normands, en France ; les Lombards, en Italie, occupèrent les villes et les pays où leurs descendants sont restés établis avec des masses incomparablement plus
compactes que celles des colons romains ou latins ; et cependant les Lombards, les Normands, les Bourguignons et les Francs oublièrent bientôt leurs dialectes allemands, dont il n’est resté
aucune trace sérieuse ni en Italie ni en France.
L’histoire et le bon sens autorisent donc à affirmer que la langue gauloise était du temps de César la langue générale et nationale des habitants de la Gaule cisalpine, sur l’une et l’autre rive
du Pô.
Par conséquent, sur les six légions avec lesquelles César commence la guerre des Gaules, les quatre premières, levées dans toute l’Italie, parlaient des dialectes italiens ; les deux dernières,
levées dans la Gaule cisalpine, parlaient des dialectes gaulois. Pas une seule d’entre elles n’avait été exclusivement levée ou dans le Latium ou à Rome. Elles ne pouvaient donc pas porter
au-delà des Alpes soit le latin vulgaire, soit le latin littéraire, qu’elles ne savaient pas.
(M. A. Granier de Cassagnac, Histoire des origines de la langue française,
1872.)
(A suivre.)
Par Gilles Gomel
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Dimanche 3 août 2008
7
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15:22
La prétendue transmission du latin par les légions romaines (suite)
Au sortir de son consulat, l’an de Rome 696, l’an 53 avant l’ère vulgaire, César obtint par un plébiscite et pour cinq ans le gouvernement de la
Gaule cisalpine et de l’Illyrie. Le sénat y joignit la Gaule chevelue, c’est-à-dire toute la Gaule transalpine. Les Romains ne possédaient alors de la Gaule transalpine que la Province dite
narbonnaise, comprenant la Savoie, le Dauphiné, la Provence, le Languedoc et le Roussillon.
On reçut à Rome l’avis que les Helvétiens, nation gauloise, se proposaient d’émigrer en masse vers la Saintonge, en traversant et,selon toutes les apparences, en ravageant la Province romaine. Le
départ était fixé au cinquième jour avant les calendes d’avril ; c’est-à-dire au 25 mars.
César arriva en hâte à Genève, ville appartenant à l’Allobrogie, ou à la Savoie, et par conséquent à la Province. Il s’y assura de l’exactitude du projet des Helvétiens, dont les chefs vinrent
lui demander la permission de passer le Rhône sur le pont de Genève et de traverser le pays des Allobroges. César ajourna sa réponse aux ides d’avril, c’est-à-dire au 8 de ce mois. Il voulait se
donner le temps de réunir ses forces pour barrer le chemin à l’émigration.
On avait donné à César quatre légions. Une gardait la Province, disséminée entre Toulouse et le Léman ; les trois autres étaient dans leurs quartiers d’hiver, près d’Aquilée, à l’entrée de
l’Illyrie. Ces quatre légions étaient composées de vieilles troupes ; c’étaient la septième, la huitième, la neuvième et la dixième. En les supposant complètes, c’était un effectif moyen de 16
000 fantassins et de 800 chevaux, sans compter, il est vrai, les troupes auxiliaires.
Ces forces étaient néanmoins insuffisantes pour arrêter ou combattre les Helvétiens.
Sans perdre un moment, César ordonne une forte levée dans toute la Province. Cette levée lui fournit des fantassins auxiliaires et de la cavalerie ; réunie à une autre levée de cavalerie, faite
chez les Eduens, elle formait un corps de 4 000 chevaux.
Avec ces deux levées et la légion qu’il avait déjà dans la Province, il fait fortifier et défendre tous les passages du Rhône, depuis le lac Léman jusqu’au pas de l’Ecluse.
Fort de ces ressources provisoires, César fait rompre le pont de Genève ; il court en Italie ; il y lève, dans son gouvernement, deux nouvelles légions, qui sont la onzième et la douzième ; il
fait arriver d’Aquilée les trois légions qui s’y trouvaient dans leurs quartiers d’hiver ; et, revenu de l’Allobrogie avec une promptitude presque incroyable, il joint les Helvétiens au moment
où, après avoir renoncé à forcer le passage du Rhône, ils venaient de franchir les défilés du Jura, et atteignaient par leurs têtes de colonne les bords de la Saône, sur le territoire des
Eduens.
Arrêtons-nous ici un instant dans la question militaire, et revenons à la question philologique.
César commande six légions, des auxiliaires à pied et 4 000 hommes de cavalerie, également auxiliaires.
Les cavaliers auxiliaires sont des Gaulois transalpins, appartenant à peu près par moitié aux pays de la Province et aux pays de la Bourgogne. Les fantassins auxiliaires appartiennent tous à la
Province. Le corps entier des auxiliaires, tant à pied qu’à cheval, est donc Gaulois, et par conséquent parle gaulois.
Restent les six légions, quatre anciennes et deux nouvelles. Quelles langues parlaient-elles, ou, ce qui revient au même, dans quels pays avaient-elles été levées ?
Telle est la question à résoudre.
La légion romaine, variable dans son effectif selon les circonstances, était, sur le pied normal, un corps de 4 000 fantassins et de 200 cavaliers. Dans les circonstances difficiles, les
fantassins étaient portés à 5 000 et les cavaliers 300.
On levait tous les ans, d’une manière régulière, quatre légions seulement. On en donnait deux à chaque consul.
Il est essentiel de ne pas oublier qu’on ne levait jamais les légions sans lever immédiatement un corps correspondant de troupes auxiliaires. L’effectif des auxiliaires attaché à chaque légion
était, en infanterie, d’un nombre égal à celui de la légion, et, en cavalerie, d’un nombre triple.
Chaque consul avait donc à sa disposition, en temps normal, 8 000 fantassins légionnaires et 8 000 fantassins auxiliaires ; 400 cavaliers légionnaires et 1 200 cavaliers auxiliaires. En temps de
guerre, le sénat accordait toutes les troupes complémentaires qui étaient jugées nécessaires.
Quelle différence y avait-il, au point de vue national ou politique, entre les soldats légionnaires et les soldats auxiliaires ?
Cette différence était essentielle et caractéristique.
Tout soldat légionnaire était nécessairement citoyen romain ; — tout soldat auxiliaire était nécessairement étranger.
En vertu de ces principes, qui étaient fondamentaux et ne furent jamais violés, les six légions de César étaient donc formées de citoyens romains. Nous savons que les deux dernières, la onzième
et la douzième, avaient été levées dans la Gaule Cisalpine et en Illyrie, et nous reviendrons sur ce point. Cherchons d’abord où avaient été levées les quatre premières, qui étaient de vieilles
légions, et portaient les numéros 7, 8, 9 et 10.
Chercher où avaient où avaient été levées les quatre vieilles légions données à César, c’est donc chercher quels étaient à son époque les peuples d’Italie auxquels le gouvernement romain avait
accordé le droit de cité.
Les peuples jouissant, à l’époque où César reçut le gouvernement des deux Gaules, du droit de cité romaine, et coopérant au recrutement des légions, c’étaient tous les peuples d’Italie, à
l’exception des Illyriens, des Liguriens et Gaulois transpadans.
En effet, jusqu’à l’époque des Gracques, les légions romaines s’étaient exclusivement recrutées dans les trente-cinq tribus dont se composait l’Etat romain proprement dit, ou dans les trente
petites colonies de citoyens romains que le sénat avait établies chez les divers peuples d’Italie, à la suite de confiscations de territoire. Les troupes auxiliaires étaient fournies alors par
les peuples qui étaient entrés successivement dans l’alliance de Rome, mais à titre d’étrangers, sans jouir des droits de cité et sans pouvoir participer aux fonctions civiles ou militaires.
Les Gracques furent les promoteurs de l’idée d’étendre le droit de cité romaine à tous les peuples alliés, auxquels en définitive Rome devait sa domination. La résistance du sénat amena la Ligue
des peuples italiens contre Rome, et la terrible guerre dite Sociale ou des alliés, qui dura quatre ans, de l’an 91 à l’an 87 avant l’ère vulgaire. Elle eut pour résultat le triomphe de l’idée
des Gracques et la concession du droit de cité romaine aux Latins, aux Marses, aux Ombriens, aux Picentins, aux Campaniens, aux Lucaniens, aux Samnites et aux Etrusques, en vertu des lois Julia
et Plautia Papiria.
Il ne resta d’exclus que les Illyriens, les Liguriens et les Gaulois cisalpins.
Une loi de l’année suivante, due à l’initiative de Cn. Pompée Strabon, père du grand Pompée, assimila aux municipes déjà existants à Plaisance, à Crémone, à Bologne, les cités de la Gaule
cispadane, de la Ligurie et de la Vénétie, et les associa par conséquent à l’exercice du droit de cité.
Tels étaient donc les peuples chez lesquels, concurremment avec les trente-cinq tribus romaines, avaient été levées les quatre vieilles légions données à César. Chacun de ces peuples avait fourni
un contingent proportionné à sa population libre, selon qu’elle avait été constatée dans le recensement quinquennal opéré à la clôture du dernier lustre.
En cet état de la question, il devient possible de dire quels étaient les idiomes que parlaient ces quatre vieilles légions, et qu’elles portèrent dans la Gaule.
En ne tenant compte que des principaux idiomes, ces légions parlaient le latin rustique, l’ombrien, l’osque, l’étrusque et le gaulois ; quatre langues différentes entre elles, comme on le verra
au chapitre IX de ce livre, et surtout différentes du latin littéraire de Rome, avec lequel elles n’avaient aucun rapport.
Il convient même d’ajouter que, parmi ces légionnaires, les Latins, c’est-à-dire ceux qui parlaient le patois du Latium, étaient naturellement les moins nombreux. Six cents ans de guerres,
spécialement supportées par la population latine, l’avaient épuisée. La guerre Sociale, la guerre civile de Marius et de Sylla venaient de lui porter le dernier coup. Les Etrusques, les Samnites,
les Ombriens, les Lucaniens, les Marses, les Gaulois étaient relativement moins affaiblis, parce qu’ils avaient moins longuement combattu. On verra néanmoins un peu plus loin qu’après la
pacification universelle, opérée sous Auguste, l’épuisement général de l’Italie se trouva tel, que le gouvernement n’y fit plus de levées, et que la garde de l’empire fut désormais confiée aux
alliés, maîtres futurs qu’alors on appelait les Barbares.
(M. A. Granier de Cassagnac, Histoire des origines de la langue française,
1872.)
(A suivre.)
Par Gilles Gomel
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Dimanche 3 août 2008
7
03
/08
/2008
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La prétendue transmission du latin par les légions romaines (suite)
Au sortir de son consulat, l’an de Rome 696, l’an 53 avant l’ère vulgaire, César obtint par un plébiscite et pour cinq ans le gouvernement de la
Gaule cisalpine et de l’Illyrie. Le sénat y joignit la Gaule chevelue, c’est-à-dire toute la Gaule transalpine. Les Romains ne possédaient alors de la Gaule transalpine que la Province dite
narbonnaise, comprenant la Savoie, le Dauphiné, la Provence, le Languedoc et le Roussillon.
On reçut à Rome l’avis que les Helvétiens, nation gauloise, se proposaient d’émigrer en masse vers la Saintonge, en traversant et,
selon toutes les apparences, en ravageant la Province romaine. Le départ était fixé au cinquième jour avant les calendes d’avril ; c’est-à-dire au 25 mars.
César arriva en hâte à Genève, ville appartenant à l’Allobrogie, ou à la Savoie, et par conséquent à la Province. Il s’y assura de
l’exactitude du projet des Helvétiens, dont les chefs vinrent lui demander la permission de passer le Rhône sur le pont de Genève et de traverser le pays des Allobroges. César ajourna sa réponse
aux ides d’avril, c’est-à-dire au 8 de ce mois. Il voulait se donner le temps de réunir ses forces pour barrer le chemin à l’émigration.
On avait donné à César quatre légions. Une gardait la Province, disséminée entre Toulouse et le Léman ; les trois autres étaient
dans leurs quartiers d’hiver, près d’Aquilée, à l’entrée de l’Illyrie. Ces quatre légions étaient composées de vieilles troupes ; c’étaient la septième, la huitième, la neuvième et la dixième. En
les supposant complètes, c’était un effectif moyen de 16 000 fantassins et de 800 chevaux, sans compter, il est vrai, les troupes auxiliaires.
Ces forces étaient néanmoins insuffisantes pour arrêter ou combattre les Helvétiens.
Sans perdre un moment, César ordonne une forte levée dans toute la Province. Cette levée lui fournit des fantassins auxiliaires et
de la cavalerie ; réunie à une autre levée de cavalerie, faite chez les Eduens, elle formait un corps de 4 000 chevaux.
Avec ces deux levées et la légion qu’il avait déjà dans la Province, il fait fortifier et défendre tous les passages du Rhône,
depuis le lac Léman jusqu’au pas de l’Ecluse.
Fort de ces ressources provisoires, César fait rompre le pont de Genève ; il court en Italie; il y lève, dans son gouvernement, deux
nouvelles légions, qui sont la onzième et la douzième ; il fait arriver d’Aquilée les trois légions qui s’y trouvaient dans leurs quartiers d’hiver ; et, revenu dans l’Allobrogie avec une
promptitude presque incroyable, il joint les Helvétiens au moment où, après avoir renoncé à forcer le passage du Rhône, ils venaient de franchir les défilés du Jura, et atteignaient par leurs
têtes de colonne les bords de la Saône, sur le territoire des Eduens.
Arrêtons-nous ici un instant dans la question militaire, et revenons à la question philologique.
César commande six légions, des auxiliaires à pied et 4 000 hommes de cavalerie, également auxiliaires.
Les cavaliers auxiliaires sont des Gaulois transalpins, appartenant à peu près par moitié aux pays de la Province et aux pays de la
Bourgogne. Les fantassins auxiliaires appartiennent tous à la Province. Le corps entier des auxiliaires, tant à pied qu’à cheval, est donc Gaulois, et par conséquent parle
gaulois.
Restent les six légions, quatre anciennes et deux nouvelles. Quelles langues parlaient-elles, ou, ce qui revient au même, dans quels
pays avaient-elles été levées ?
Telle est la question à résoudre.
(M. A. Granier de Cassagnac, Histoire des origines de la langue française,
1872.)
(A suivre.)
Par Gilles Gomel
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Vendredi 1 août 2008
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/2008
17:54
La prétendue transmission du latin par les légions romaines
Après y avoir mûrement réfléchi, nous croyons qu’il n’y a qu’un système plausible qui puisse être proposé pour expliquer comment
la langue latine se serait établie dans la Gaule, et y aurait pris la place des dialectes nationaux ; ce serait de dire que la langue latine a été propagée dans la Gaule par les armées des
Romains, et qu’elle y a été consolidée par leur administration.
Si l’étude historique de ce système ne justifiait pas l’hypothèse de la propagation du latin par les légions, et prouvait au
contraire que ce mode de propagation n’a été ni réel ni possible, il faudrait nécessairement conclure alors de cet examen que la doctrine de Barbasan, de Roquefort, de Raynouard, de l’Académie
française, de l’Ecole des chartes sur la formation de la langue française est une chimère, et chercher dans la communauté d’origine du français et du latin l’explication de la communauté de leurs
mots.
César employa pour conquérir la Gaule neuf années et onze légions, sans compter des corps nombreux d’auxiliaires italiens,
crétois, baléares, germains, et une nombreuse cavalerie espagnole, gauloise et germaine.
D’où provenaient ces légions ? Quelles langues parlaient-elles ? En quels endroits de la Gaule furent-elles
placées ultérieurement en quartiers d’hiver et en garnison ? Quelle action purent-elles exercer sur la langue gauloise ?
Telles sont les questions que nous allons examiner.
(M. A. Granier de Cassagnac, Histoire des origines de la langue française,
1872.)
(A suivre.)
Par Gilles Gomel
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