Le français ne vient pas du latin !
C’est la découverte du livre d’Yves Cortez Le français ne vient pas du latin ! Essai sur une aberration linguistique qui m’a incité à ouvrir ce site. La thèse qu’il
défend, pour autant que son titre la résume, n’est pas nouvelle, comme l’attestent les références ci-contre. Mais le développement qu’en fait Cortez est à maints égards le plus complet et le
mieux étayé que l’on puisse souhaiter sur le plan purement philologique, et il faut en encourager la lecture. Et puis c’est un indéniable avantage que son livre soit aisément accessible (1), car
ce n’est pas le cas de ceux de ses devanciers : Granier de Cassagnac et Espagnolle ont été relégués parmi les fous littéraires, et Harper n’a toujours pas d’éditeur en France. J’espère
contribuer, grâce à ce blog, à réparer cette injustice en leur faisant quelque publicité et en montrant qu’Yves Cortez gagnerait beaucoup à les lire.
Car, s’il fait définitivement un sort au dogme selon lequel les langues dites romanes — portugais, espagnol, français, italien, voire roumain (il ne mentionne ni le catalan ni l’occitan) —
seraient issues du latin, langue que, comme le veut ce dogme, auraient diffusée dans l’empire les soldats, les marchands et les colons romains aux temps de la conquête et de l’occupation, Cortez
fait l’erreur de lui substituer un hypothétique "italien ancien" qui aurait été propagé dans les mêmes conditions et avec le même succès dans l’entièreté de la Gaule et de la péninsule Ibérique,
Pays basque excepté. Sans parler de l’Italie elle-même, puisque cet italien ancien, sorti on ne sait d’où, aurait eu raison des différents dialectes qu’il s’y parlait, à savoir le gaulois,
l’ombrien, l’osque, voire l'étrusque.
C’est plutôt surprenant, puisque Cortez lui-même nous explique que les langues évoluent très lentement. Pour cela, il invoque divers exemples "probants et incontestables" comme l’arabe ou le
chypriote. Et de conclure : "Le cas chypriote montre une fois encore qu’une langue soumise à de nombreuses influences extérieures peut rester intacte malgré des siècles de suprématie
étrangère."
Comment, dès lors, expliquer que les populations de France, d’Espagne et d’Italie aient pu, comme un seul homme, et dans un laps de temps plutôt réduit, renoncer à leurs propres idiomes au profit
de celui du vainqueur, sans que celui-ci, d’ailleurs, ait tenté le moins du monde de leur imposer ce tour de force ?
Personne n’a jamais pu expliquer ce phénomène unique à propos de la prétendue transmission du latin, et Yves Cortez ne ferait pas mieux avec son "italien ancien" si seulement il voulait s’y
essayer. Oui, il y avait un italien ancien au temps de Rome, mais il était constitué des dialectes que j'évoquais précédemment, comme il y avait en Gaule un français ancien que Jules César, dans
La Guerre des Gaules, subdivise en trois grands dialectes : l’aquitain, le gaulois ou celte et le belge. Polybe ajoute le vénète (il s’agit du breton) et le provençal. Ces grands
dialectes, qui rassemblaient d’innombrables patois, n’ont pas disparu avec la conquête. Beaucoup ont survécu jusqu’à nos jours, même si le patois de l’Ile de France a, progressivement, pris le
pas sur tous les autres. C’est le français d’aujourd’hui.
(1) Le livre est édité par l’Harmattan. Voir également son blog : http://yvescortez.canalblog.com/.