Mercredi 1 octobre 2008
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De l'éloquence en langue vulgaire 2
VIII. (...) Puisque l’espèce humaine prit sa première racine en terre d’Orient, d’où elle déploya ses ramifications jusqu’aux frontières occidentales du monde, ce fut alors peut-être que des
créatures capables de raisonner burent l’eau des fleuves de toute l’Europe ou, au moins, de plusieurs d’entre eux. Mais, soit que ces hommes fussent des étrangers qui venaient d’arriver, soit
qu’il s’agît d’autochtones retournés dans leur Europe natale, ils apportèrent avec eux une langue tripartie ; et certains eurent en partage la partie méridionale de l’Europe, d’autres la partie
septentrionale et d’autres encore, que nous appelons maintenant les Grecs, occupèrent une partie de l’Europe et une partie de l’Asie.
Par la suite, comme nous allons le montrer plus loin, d’un seul et même idiome né dans la confusion vengeresse des langues jaillirent plusieurs vulgaires. Car un seul idiome fut d’abord parlé
dans toute la région qui s’étend des bouches du Danube ou marais Méotide jusqu’aux frontières occidentales de l’Angleterre et qui est limitée par l’Océan et par les pays des Italiens et des
Français, même si plus tard il se ramifia en plusieurs vulgaires, parlés par des peuples différents, Esclavons, Hongrois, Teutons, Saxons, Anglais et d’autres encore, qui ont presque tous gardé
un seul signe de leur origine commune, c’est-à-dire le mot iò pour exprimer l’affirmation. A l’orient de cette région, à partir des frontières de la Hongrie, c’est un autre idiome (1)
qui prit possession du territoire que l’on appelle Europe, et même au-delà.
Finalement, ce qui reste l’Europe en dehors de ces deux régions linguistiques fut le partage d’un troisième idiome (2), qui est maintenant triparti, car certains pour affirmer disent oc,
d’autres oïl, d’autres sì, par exemple les Provençaux, les Français et les Italiens. Et la preuve que les vulgaires de ces trois peuples dérivent d’un seul et même idiome réside
dans le fait que, pour indiquer plusieurs choses, ils emploient les mêmes mots, tels « Dieu », « ciel », « amour », « mer », « terre », « est », « vit », « meurt », « aime » et de même pour
presque toutes les autres notions. Et parmi ces peuples, ceux qui disent oc habitent la partie occidentale de l’Europe méridionale, depuis les frontières des Génois. Ceux qui disent sì
occupent le pays qui s’étend à l’orient de ces frontières jusqu’au promontoire de l’Italie où commence le golfe de la mer Adriatique et jusqu’à la Sicile. Et enfin ceux qui disent oïl
vivent en quelque sorte dans le Nord par rapport aux autres : leurs voisins orientaux sont en effet les Germains, tandis qu’à l’ouest et au nord ils sont comme retranchés derrière la mer
d’Angleterre et ont les monts d’Aragon comme frontière ; ils sont délimités au sud par les Provençaux et par la pente des Alpes Pennines.
(À suivre.)
(1) L’éditeur a, peut-être abusivement, précisé ici, en note : « Le grec. »
(2) L’éditeur a cru, cette fois, devoir préciser : « Le latin. » Il commet là un contresens évident, puisque Dante qualifie cet idiome devenu triparti de « vulgaire », un vulgaire qu'il vient d'opposer à
la «
grammaire », c'est-à-dire précisément au latin (ICI).
(Dante Alighieri, De l’éloquence en langue vulgaire, I, viii, trad.
Roberto Barbone & Antonio Staüble, Paris, 1996.)
Par Gilles Gomel
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Publié dans : Dante Alighieri
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