Nouvelles recherches sur les patois ou idiomes vulgaires de la France (1)
« C’est de la langue vulgaire des provinces que se sont formées les langues française, espagnole et italienne (1). »
Il semble que cette vérité, que l’on prendra peut-être pour un paradoxe, va être enfin reconnue par rapport à la langue française. Le gouvernement, intéressé à connaître l’histoire des origines et du perfectionnement de cette langue, veut faire constater les unes et faire discuter les autres (2). Dans cette détermination on reconnaît ce même esprit qui donne l’impulsion à tout ce qui se rattache à l’utilité publique, et, sous plusieurs rapports, les patois ou les langues vulgaires des provinces y sont étroitement liés. Documents précieux pour l’histoire, ils ont été pendant longtemps le moyen qu’employaient les peuples des parties méridionales de l’Europe pour un mutuel échange d’idées, pour le lien commun de leurs rapports politiques et commerciaux.
Ces considérations suffiraient pour donner une grande importance à ces langues vraiment anciennes, quand même leur usage ne rappellerait pas l’existence d’un peuple célèbre qui, tour à tour vainqueur et vaincu, ne fut enchaîné avec la liberté des Gaules qu’après avoir fait trembler Rome pour la sienne ; (...). Intéressés par leur propre gloire à obscurcir celle des autres, les Romains ne nous ont transmis sur les Gaulois que des idées fausses en général, ou tout au moins suspectes ; il semble que ce n’est qu’à regret, ou sans y penser, qu’ils ont laissé échapper l’aveu des pratiques agricoles (3), des moyens industriels (4) , des usages d’économie publique et privée (5), je dirai même des raffinements du luxe (6) qu’ils empruntèrent des Gaulois. Soumettant à leurs armes les villes et les campagnes, ils voulurent aussi soumettre à leur police l’esprit de leurs habitants, leur donner Jupiter pour Dieu et Rome pour patrie. Industrieux en moyens, les Romains n’en négligèrent aucun pour réussir contre les Gaulois, et la langue des Gaules soumises fut particulièrement atteinte de proscription.
Mais ce qu’une longue suite de siècles peut à peine altérer, les armes victorieuses des Romains auraient-elles pu le détruire ? Indépendante comme l’opinion, une langue reste presque toujours elle-même, et conserve pour ainsi dire constamment le type de son origine ; ainsi le souvenir de la langue celtique existera pendant longtemps encore; il est attaché à l’existence de la langue française ; et si, à son riche patrimoine, celle-ci a vu successivement ajouter les dépouilles de ses voisines, elle n’a pas pour cela renoncé à la partie de son domaine que lui a acquise une possession d’un plus grand nombre de siècles.
Toutes les fois que l’esprit de recherches se dirigera sur la langue de la grande nation, le celtique sera le point de départ et attirera les premiers soins. Il en faudra beaucoup pour démêler ce que le séjour des Romains fit ajouter de mots et de tournures de la langue latine à la langue antique des Gaules. Cette époque est la plus intéressante et pour la langue celtique et pour la langue française. Le mélange de la première avec le latin, et la corruption de l’une et de l’autre donnèrent naissance au roman, avant que l’arrivée des Francs dans les Gaules eût mis en concurrence avec lui le dialecte tudesque ou le Frank teuch ; et celui-ci, relégué bientôt après dans les contrées du Nord, laissa enfin les Gaulois en possession de la langue romane, qui, polie et cultivée, est devenue la langue de la France, la langue politique de l’Europe.
(1) Bonamy, Acad. des Belles-Lettres, xxiv, 597.
(2) J’ai indiqué dans la préface les lettres ministérielles qui ont donné lieu à la rédaction de ce mémoire.
(Voir http://www.bibliotheque-dauphinoise.com/nouvelles_recherches_patois.html.)
(3) Selon Caton l’Ancien et Pline, les Romains durent aux Gaulois l’usage d’employer la marne et la chaux à féconder les terres, et la connaissance de la herse ferrée, de la faux, des tamis, sacs et bluteaux en crin, des vases d’airain, etc.
(4) Ce sont les Gaulois qui, selon Pline , inventèrent toutes sortes de roues et de voitures utiles ou de luxe qu’on employait en Italie , l’étamage des vases de ménage, le vilebrequin et les tarières , etc.
(5) Le même Pline et Philostrate rapportent que c’est des Gaulois que les Romains apprirent l’usage des métaux dans les monnaies, celui de fixer le poids que devait porter une voiture en raison de la forme de ses roues. Pline avoue aussi que les Gaulois connurent l’art de faire le verre avant les Romains.
(6) Les empereurs romains adoptèrent, pour leurs vêtements, malgré la critique et les railleries du peuple, les riches étoffes dont étaient habillés les chevaliers gaulois, et qui se fabriquaient dans la Gaule. C’est aussi dans la Gaule que les Romains apprirent l’art de dorer et d’argenter les brides et les harnais des chevaux. Au rapport de Pline, les Gaulois imitaient dans leurs manufactures la pourpre tyrienne, le violet et l’écarlate. Nous ne parlerons pas des vins, des fruits et autres productions des Gaules qui firent les délices et l’ornement des repas des Romains, ni du bled blanc qu’ils se procuraient à grands frais, etc. On peut consulter à ce sujet la Notice sur l’agriculture des Celtes, par M. de Cambry. Paris, 1806, in-8°.
(Tiré de Jacques-Joseph Champollion-Figeac, Nouvelles recherches sur les patois ou idiomes
vulgaires de la France, 1809.)
L'intégrale ICI
La raison d'être de ce blog est de faire connaître, en les rendant directement accessibles, les écrits de ceux qui, tels Adolphe Granier de Cassagnac il y a un siècle et demi ou, naguère, Michael John Harper, ont combattu le préjugé selon lequel le français et les langues sœurs seraient dérivés du latin. Faisant la claire démonstration que le néo-latinisme est une doctrine contraire au bon sens, aux témoignages de l'histoire et aux règles élémentaires de la philologie, ces auteurs ont apporté la preuve que le français, à l'instar des autres langues dites romanes, est un idiome fort ancien, qui n'a pu nous être apporté par l'occupant romain.
Dans cette perspective, la partie essentielle de ce site est sa bibliothèque ("Les introuvables"), qui figure ci-dessous.
Adolphe Granier de Cassagnac
Une critique d'Essai sur la littérature italiennne, d'Estelle d'Aubigny, parue dans la Presse du 12 août 1839. (ICI)
Antiquité des patois.
Antériorité de la langue française sur le latin,
1859. (ICI)
Histoire des origines de la langue française,
1872
Préface (ICI)
Chapitre premier (ICI)
Chapitre II (ICI)
Chapitre III (ICI)
Chapitre IV (ICI)
Chapitre V (ICI)
Chapitre VI (ICI)
Chapitre VII (ICI)
Chapitre VIII (ICI)
Chapitre IX (ICI)
Chapitre X (ICI)
Chapitre XI (ICI)
Chapitre XII (ICI)
Chapitre XIII (ICI)
Eugène Hins
"L'opinion que les langues romanes dérivent du latin a-t-elle un fondement historique ?
Revue de linguistique et de philologie comparée (1887) (ICI)
"Le genèse de la conjugaison française"
Revue de linguistique et de philologie comparée (1889) (ICI)
Auguste Callet
"Le système étymologique de Littré et de son
école"
Mercure de France, 16 avril 1911 (article posthume) (ICI)
La Légende des Gagats.
Essai sur les origines de Saint-Étienne en Forez,
1866. (ICI)
J. Lefebvre (Jean Espagnolle ?)
"Les langues néo-latines",
La Nouvelle Revue, 1892.
Première partie (1)
Seconde partie (2)
Jean Espagnolle
"Examen
critique des doublets de M. Brachet"
Revue de la
Société des études historiques, 1888. (ICI)
J.-L. Dartois (Jean Espagnolle)
Le Néo-latinisme, 1909. (ICI)
Michael John Harper
The History of Britain Revealed
(l'histoire de l'île de Bretagne révélée), 2002-2006.
J'ai traduit le troisième chapitre consacré aux origines du français, grâce à l'aide précieuse de Hatty. (ICI)
gillesgomel@gmail.com