Nouvelles recherches sur les patois ou idiomes vulgaires de la France (2)
Une suite de siècles et des circonstances impérieuses peuvent seules dénaturer les langues. En parcourant les diverses époques de celle de la Gaule, et plus particulièrement de la langue vulgaire du département de l’Isère, en constatant son état actuel, on reconnaîtra la vérité de cette assertion, qu’une langue reste pendant longtemps elle-même, et conserve pour ainsi dire constamment le caractère de son origine. Si cette vérité est applicable à la langue française, que les hommes célèbres dans chaque partie des sciences et des lettres ont si souvent soumise à leur goût et si souvent à leurs caprices, avec plus de raison encore cette vérité est-elle sensible lorsqu’il s’agit de ces idiomes soustraits par leur nature aux recherches des sens instruits et aux caprices de la mode. En indiquant l’état de la langue vulgaire du département de l’Isère dans les diverses époques de son histoire, nous fournirons une nouvelle preuve de cette assertion.
On admettra sans doute, comme nous venons de le dire, que les langues ne se dénaturent qu’à la longue ; les idiomes de la Gaule le prouvent, et ceux des contrées éloignées rendent le même témoignage. Ainsi saint Augustin, pour remplir les devoirs de son ministère en qualité d’évêque du diocèse d’Hippone en Numidie, fut obligé d’avoir des interprètes qui parlassent punique pour se faire entendre des habitants de la campagne (1), et cependant depuis plus de six cents ans (2) les Romains avaient porté la langue latine dans la Numidie (3); mais en Afrique comme dans les Gaules, le latin fut la langue du gouvernement, des hommes instruits et des fonctionnaires ; mais jamais elle ne fut celle du peuple : dans la Gaule, il parla toujours le celtique, qui s’altéra graduellement, qui prit peu à peu une physionomie latine, physionomie qui l’a fait appeler mal à propos latin vulgaire, parce que la langue latine n’a été dans aucun temps la langue vulgaire des Gaules. Ce que nous allons dire pour démontrer cette vérité trop longtemps contestée, et qu’il faut enfin reconnaître, se rapporte également et à tous les idiomes de la Gaule en général, qui n’avaient dans le principe que quelques différences d’inflexions, et à l’idiome de l’Allobrogie en particulier, qui avait aussi son inflexion particulière.

Les Romains, maîtres de la Gaule, y parlèrent latin et se servirent de cette langue dans tous les actes émanés de leur gouvernement. Nous avons déjà dit que les fonctionnaires publics et les hommes instruits parmi les Gaulois furent les seuls qui parlèrent dès lors la langue des Romains. On a cru prouver le contraire, et établir que le latin fut la langue vulgaire des Gaulois, en rapportant que les prédicateurs de la morale évangélique qui vinrent répandre le christianisme dans les Gaules écrivirent en grec ou en latin. On a cité particulièrement saint Irénée ; on a dit que saint Jérôme écrivant à Hédibie et à Algazie, saint Hilaire de Poitiers à sa fille, Sulpice Sévère à sa belle-mère, et saint Avit de Vienne à sa sœur, rédigèrent leurs lettres en latin ; enfin que Sidoine Apollinaire cite les ouvrages d’Horace, de Varron, de Prudence et de saint Augustin, comme les ouvrages à la mode parmi les dames gauloises (4). Mais nous demanderons d’abord si les prédicateurs évangéliques, si saint Jérôme, saint Hilaire, Sulpice Sévère et autres auteurs qui tenaient tous à l’Église, étaient obligés de connaître la langue des Gaulois, eux qui étaient presque tous étrangers aux Gaules, et ensuite, en accordant même qu’ils connussent cette langue, nous demanderons encore s’ils auraient osé s’en servir dans leurs écrits, puisque l’Église avait adopté exclusivement l’usage du qrec et du latin, et que le latin était le seul idiome professé dans les académies de la Gaule, le seul dont se servissent les gens instruits, quoique le celtique fût généralement parlé par la masse des individus. Ajoutons que saint Irénée lui-même écrit à un de ses amis que depuis qu’il vit parmi les Gaulois, il a été obligé d’apprendre leur langue. N’oublions pas non plus que le sceptre de fer des Romains était toujours là pour prescrire la propagation du latin, qui était la langue de l’État. Ainsi un habitant des départements méridionaux de la France qui écrira un ouvrage, même une simple lettre, l’écrira en français, quoique le provençal ou le languedocien soit sa langue maternelle et une langue cultivée. Ainsi dans les départements réunis, un délai fatal fixé par le gouvernement a établi l’usage irrévocable de la langue française dans les actes publics, et on écrit tout en français, quoiqu’on y parle vulgairement allemand, piémontais ou italien. Dans l’étude des Anciens, on ne doit jamais perdre de vue ce qui se passe chez les modernes dans des circonstances semblables, parce que les hommes ont eu dans tous les temps les mêmes besoins et les mêmes passions. Répétons donc que les assertions que nous venons de réfuter ne peuvent nullement servir à prouver que le latin ait été à une époque quelconque la langue vulgaire des Gaules. Le peuple des villes, le peuple des campagnes, et particulièrement celui des montagnes, conservèrent la langue de leurs pères, et c’est celle langue altérée et mêlée de mots latins que les Romains appelèrent dédaigneusement langua rustica, langue rustique, langue des campagnards ; mais cette langue rustique résista longtemps à toutes les entreprises des latinisants, et dans les deux premiers siècles de l’ère vulgaire, elle subsista toute entière, puisqu’au troisième, en 230, une ordonnance de Septime Sévère porte que les fidéicommis seront admis dans toutes les langues, non seulement en latin et en grec, mais encore in gallicana, en langue gauloise, qui n’était sûrement pas la latine (5).
(1) Bonamy, Académie des Belles-Lettres, xxiv, 589. (« Quoique du temps de saint Augustin la latine fût certainement la langue dominante dans le diocèse d’Hippone, environné de tous côtés de colonies romaines, il nous apprend cependant qu’il était obligé d’avoir des prêtres qui parlassent la langue punique, pour l’instruction des gens de la campagne. »)
(2) L’an 201 avant J.C.
(3) Ainsi, après la conquête de la Perse par le calife Othman, les actes publics du gouvernement furent écrits en arabe; mais le peuple conserva toujours sous la domination des Arabes sa langue maternelle, c’est-à-dire le persan. Ainsi en Égypte les naturels égyptiens ont conservé pour ainsi dire jusqu’à nos jours leur propre langue, le copte, quoique leur pays ait passé successivement sous la puissance des Pasteurs, des Éthiopiens, des Perses, des Grecs, des Romains, des Arabes et des Turcs. Ainsi enfin les Chinois ont conservé leur langue, quoique depuis plusieurs siècles la langue de la cour et celle des actes publics soit le tartare-mandchou.
(4) Discours préliminaire du Glossaire de la langue romane, par M. Roquefort (Paris, 1808, 2 vol. in-8°), ouvrage indispensable pour l’étude de l’ancienne littérature française, et dont j’ai rendu compte dans le Moniteur du 26 juin 1808.
(5) Digest., lib. XXXII, tit. I, p.11.
(Tiré de Jacques-Joseph Champollion-Figeac, Nouvelles recherches sur les patois ou idiomes
vulgaires de la France, 1809.)
L'intégrale ICI
La raison d'être de ce blog est de faire connaître, en les rendant directement accessibles, les écrits de ceux qui, tels Adolphe Granier de Cassagnac il y a un siècle et demi ou, naguère, Michael John Harper, ont combattu le préjugé selon lequel le français et les langues sœurs seraient dérivés du latin. Faisant la claire démonstration que le néo-latinisme est une doctrine contraire au bon sens, aux témoignages de l'histoire et aux règles élémentaires de la philologie, ces auteurs ont apporté la preuve que le français, à l'instar des autres langues dites romanes, est un idiome fort ancien, qui n'a pu nous être apporté par l'occupant romain.
Dans cette perspective, la partie essentielle de ce site est sa bibliothèque ("Les introuvables"), qui figure ci-dessous.
Adolphe Granier de Cassagnac
Une critique d'Essai sur la littérature italiennne, d'Estelle d'Aubigny, parue dans la Presse du 12 août 1839. (ICI)
Antiquité des patois.
Antériorité de la langue française sur le latin,
1859. (ICI)
Histoire des origines de la langue française,
1872
Préface (ICI)
Chapitre premier (ICI)
Chapitre II (ICI)
Chapitre III (ICI)
Chapitre IV (ICI)
Chapitre V (ICI)
Chapitre VI (ICI)
Chapitre VII (ICI)
Chapitre VIII (ICI)
Chapitre IX (ICI)
Chapitre X (ICI)
Chapitre XI (ICI)
Chapitre XII (ICI)
Chapitre XIII (ICI)
Eugène Hins
"L'opinion que les langues romanes dérivent du latin a-t-elle un fondement historique ?
Revue de linguistique et de philologie comparée (1887) (ICI)
"Le genèse de la conjugaison française"
Revue de linguistique et de philologie comparée (1889) (ICI)
Auguste Callet
"Le système étymologique de Littré et de son
école"
Mercure de France, 16 avril 1911 (article posthume) (ICI)
La Légende des Gagats.
Essai sur les origines de Saint-Étienne en Forez,
1866. (ICI)
J. Lefebvre (Jean Espagnolle ?)
"Les langues néo-latines",
La Nouvelle Revue, 1892.
Première partie (1)
Seconde partie (2)
Jean Espagnolle
"Examen
critique des doublets de M. Brachet"
Revue de la
Société des études historiques, 1888. (ICI)
J.-L. Dartois (Jean Espagnolle)
Le Néo-latinisme, 1909. (ICI)
Michael John Harper
The History of Britain Revealed
(l'histoire de l'île de Bretagne révélée), 2002-2006.
J'ai traduit le troisième chapitre consacré aux origines du français, grâce à l'aide précieuse de Hatty. (ICI)
gillesgomel@gmail.com