Jeudi 1 avril 2010 4 01 /04 /Avr /2010 13:34

 

On prête trop volontiers à ce qu’on appelle le latin vulgaire les caractères d’une langue véritable, d’une langue à part, qui aurait existé à côté de la langue latine proprement dite, à côté de cette langue que nous apprenons sous le nom de langue latine en faisant nos humanités. Le latin vulgaire ainsi compris n’a jamais existé que dans les cerveaux de quelques savants. Il ne faut pas que les expressions latines telles que sermo plebeius, etc., nous donnent le change. On ne désignait pas par ces mots, comme aujourd’hui par le nom du latin vulgaire, une langue dans la langue, ou à côté de la langue. Ceux qui se l’imaginent font comme ferait un étranger qui, voyant dans nos dictionnaires, à certains articles, la rubrique « populaire » demanderait la traduction de tous les articles en français populaire. Nous savons bien que le fond de la langue que parlent ceux qui usent de termes ou d’acceptions populaires, c’est le français, le français de tout le monde ; seulement, de temps en temps, au lieu du mot ou du tour dont se servent les écrivains et les gens d’une certaine éducation, ils en prennent d’autres. En réalité, il n’y a pas plus lieu de parler d’un latin populaire qu’on ne parle d’un français populaire. On dit bien, en effet, la langue du peuple. Mais on ne dit pas le français du peuple. Pourquoi cela ? Parce que par la langue du peuple on entend une certaine façon de s’exprimer, un langage plutôt qu’une langue. Personne ne songera à nommer la langue du peuple en France, d’une part, et la langue littéraire, de l’autre, deux idiomes, comme on le fait pour le latin. Si l’on veut se faire une idée de ce qu’on appellerait avec quelque raison une langue populaire, qu’on songe aux patois du Midi, à la langue d’oc, en présence du français. Là on a des dialectes possédant assez de caractères communs pour être considérés à juste titre comme formant une langue distincte de celle qu’on écrit et qu’on apprend à l’école et au régiment, le français. Mais dans le nord de la France, qu’appellerait-on la langue populaire ? Qu’enten-drait-on par le français populaire ? Ces mots ne signifieraient rien ; aussi ne les emploie-t-on pas. Ce qui existe, ce sont d’abord des patois ou dialectes ; c’est en second lieu ce que nous appelons en France l’accent, c’est-à-dire une teinte de dialecte qui se fait sentir surtout dans la manière de prononcer la langue commune ; c’est enfin, et particulièrement là où les patois ont cessé d’exister, une variété infinie de modifications — corruption disent les uns, développement naturel et légitime selon les autres — de cette langue commune ou langue nationale. Il est évident que tout cela ne constitue pas une langue à côté de la langue, ni une langue dans la langue. Les patois ont tous, avec la langue régnante, des rapports assez étroits pour se reconnaître en elle sans peine, et ils représentent, non pas une seconde unité, mais la diversité, la pluralité en face de l’unité. Les influences du dialecte local sur la langue commune sont aussi nombreuses que les dialectes eux-mêmes, et infiniment variables en intensité. Enfin, prétendra-t-on qu’on puisse opposer au bon français, sous le nom de français populaire, un mélange dans lequel entreraient les parisianismes ou les provincialismes de la classe bourgeoise ; les fantaisies de l’argot des collégiens, des étudiants, des militaires, des comédiens, une quantité, si grande soit-elle, de fautes de prononciation, comme je ll’ai vu, collidor, cinque francs, exeprés, qu’est q’c’est, tout ç’qui, de fautes de genre, comme une omnibus, une escalier, de fautes de conjugaison, comme je pensons, etc. ; enfin, ces expressions et ces tournures assez nombreuses dont on se sert sans scrupule en parlant et qu’on évite en écrivant ? C’est pourtant tout cela, tout ce qui, à Rome, correspondait à cela, qu’on prétend enfermer dans cette dénomination de latin populaire ; c’est à cela qu’on prête les caractères d’un véritable idiome.


(Max Bonnet, Le Latin de Grégoire de Tours, Librairie Hachette et Cie, Paris 1890.)

 

 

 

Par Gilles Gomel
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La raison d'être de ce blog est de faire connaître, en les rendant directement accessibles, les écrits de ceux qui, tels Adolphe Granier de Cassagnac il y a un siècle et demi ou, naguère, Michael John Harper, ont combattu le préjugé selon lequel le français et les langues sœurs seraient dérivés du latin. Faisant la claire démonstration que le néo-latinisme est une doctrine contraire au bon sens, aux témoignages de l'histoire et aux règles élémentaires de la philologie, ces auteurs ont apporté la preuve que le français, à l'instar des autres langues dites romanes, est un idiome fort ancien, qui n'a pu nous être apporté par l'occupant romain.

Dans cette perspective, la partie essentielle de ce site est sa bibliothèque ("Les introuvables"), qui figure ci-dessous.

 

 
Les introuvables

  


Adolphe Granier de Cassagnac

   

Une critique d'Essai sur la littérature italiennne, d'Estelle d'Aubigny, parue dans la Presse du 12 août 1839. (ICI)


Antiquité des patois.
Antériorité de la langue française sur le latin,

1859. (ICI)

  
Histoire des origines de la langue française,
1872
Préface (ICI)
Chapitre premier (ICI)
Chapitre II (ICI) 
Chapitre III (ICI)
Chapitre IV (ICI)
Chapitre V (ICI)
Chapitre VI (ICI)
Chapitre VII (ICI)
Chapitre VIII (ICI)
Chapitre IX (ICI)
Chapitre X (ICI)
Chapitre XI (ICI)
Chapitre XII (ICI)
Chapitre XIII (ICI)

 

    

Eugène Hins

     
"L'opinion que les langues romanes dérivent du latin a-t-elle un fondement historique ?

Revue de linguistique et de philologie comparée (1887) (ICI)

"Le genèse de la conjugaison française"

 Revue de linguistique et de philologie comparée (1889) (ICI)  

 

 

Auguste Callet

     
"Le système étymologique de Littré et de son école"
Mercure de France, 16 avril 1911 (article posthume) (ICI)

 
La Légende des Gagats.

Essai sur les origines de Saint-Étienne en Forez,

1866. (ICI)

    


J. Lefebvre (Jean Espagnolle ?)

   
"Les langues néo-latines",

 La Nouvelle Revue, 1892.
 Première partie
(1)
 Seconde partie (2)

    

   
Jean Espagnolle


"Examen critique des doublets de M. Brachet"
Revue de la Société des études historiques, 1888. (ICI)

     

  

J.-L. Dartois (Jean Espagnolle)


Le Néo-latinisme, 1909. (ICI) 

     

    

Michael John Harper  

   

The History of Britain Revealed

 (l'histoire de l'île de Bretagne révélée), 2002-2006. 

J'ai traduit le troisième chapitre consacré aux origines du français, grâce à l'aide précieuse de Hatty. (ICI)


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