L’emprunt au latin (et ultérieurement au grec) a été la solution naturelle au problème posé par les premières traductions et par l’adoption du français dans des matières dont toute la terminologie était latine et pour lesquelles la langue vulgaire ne possédait pas encore de mots adéquats.
Certes ces mots auraient pu être forgés par dérivation et composition à partir de racines héréditaires ; on aurait pu dire « testel » aussi bien que capital ou « estomaqueux » aussi bien que gastrique… Mais la structure de l’idiome, issu du latin1, l’habitude du latin médiéval, la pente naturelle de la translation, tout poussait techniciens, littérateurs et philologues dans la voie de l’emprunt et du calque.
Pour les premiers, le latin est un besoin, pour les seconds un ornement, pour les troisièmes un mystique. Ils s’y sont abandonnés sans mesure et jusque dans des excès qui ont été souvent dénoncés : Oresme lui-même, le plus grand fournisseur en latinismes, signale le danger dès le début du xive siècle.
« Li latins a plusour mos que nullement ou romans (en français) on ne puet dire, mais ques par circonlocution et exposition ; et qui les vorroit dire selonc lou latin en romant, il ne dit ne latin boin ne romans, mais aucune foiz moitieit latin, moitieit romans. Et per une vainne curiouseteit et per ignorance wellent dire lou romans selonc lou latin, de mot a mot, si com dient aucuns negocia ardua, « negoces ardues » (…) Si n’est ne sentence, ne construction, ne parfait entendement » (d’après Brunot, I, 517).
Ces lignes sont de 1370 ; on voit que les escumeurs de latin n’avaient pas attendu Rabelais ni Geofroy Tory.
Il n’en est que plus remarquable de constater à quel point la langue a assimilé les plus bizarres néologismes. M. Gougenheim remarque que parmi les latinismes jargonnesques dont l’escholier lymousin remplit ses grotesques propos, dix-huit sont aujourd’hui d’usage courant : académie, capter, célèbre, crépuscule, déambuler, féminin, génie, horaire, indigène, méritoire, nocturne, origine, patriotique, pécune, pénurie, révérer, sexe, vénérer.
Geofroy Tory et Rabelais nous donnent ces mots comme autant d’exemples de pédantismes saugrenus et insupportables à une oreille du temps, fût-elle d’un fervent humaniste comme le bon Pantagruel ; le français moderne les a cependant parfaitement digérés et assimilés. Cela justifie la latinisation et montre à quel point elle convenait au génie de la langue qui, depuis six siècles, a absorbé quelque 5 000 mots latins (et 500 mots grecs), si parfaitement incorporés à l’idiome que bien souvent le spécialiste seul peut en déceler l’origine. ;
Or la grande masse de ces mots s’introduit dès le XIVe siècle, sous la plume des traducteurs, des juristes, des philosophes et différents techniciens.
On a dit plus haut que 40 % environ des quelque 20 000 mots-souches de notre vocabulaire actuel remontent au moyen français ; soit 8 000. Sur ce nombre la moitié environ sont des emprunts au latin, soit 3 500 sur un total de 5000 latinismes que comporte la langue d’usage.
On voit donc que les 3/5 de notre vocabulaire latin sont une création du moyen français. Et on ajoutera enfin que sur ce nombre presque la moitié remonte au xive siècle, l’autre moitié au xvie siècle. Assez curieusement — comme on l’a déjà relevé sans pouvoir l’expliquer — le xve siècle marque un net arrêt de la création.
Et il ne s’agit ici que de la langue courante, telle qu’elle est retenue par les dictionnaires, car il faudrait multiplier ces chiffres par 4 ou 5 pour avoir une idée de la prodigieuse prolifération des latinismes durant cette période.
1. Allez ! ne chipotons pas et laissons à Pierre Guiraud ce qui lui
appartient.
(Pierre Guiraud, le Moyen Français, coll. « Que sais-je », Presses universitaires de France, 1972.)
La raison d'être de ce blog est de faire connaître, en les rendant directement accessibles, les écrits de ceux qui, tels Adolphe Granier de Cassagnac il y a un siècle et demi ou, naguère, Michael John Harper, ont combattu le préjugé selon lequel le français et les langues sœurs seraient dérivés du latin. Faisant la claire démonstration que le néo-latinisme est une doctrine contraire au bon sens, aux témoignages de l'histoire et aux règles élémentaires de la philologie, ces auteurs ont apporté la preuve que le français, à l'instar des autres langues dites romanes, est un idiome fort ancien, qui n'a pu nous être apporté par l'occupant romain.
Dans cette perspective, la partie essentielle de ce site est sa bibliothèque ("Les introuvables"), qui figure ci-dessous.
Adolphe Granier de Cassagnac
Une critique d'Essai sur la littérature italiennne, d'Estelle d'Aubigny, parue dans la Presse du 12 août 1839. (ICI)
Antiquité des patois.
Antériorité de la langue française sur le latin,
1859. (ICI)
Histoire des origines de la langue française,
1872
Préface (ICI)
Chapitre premier (ICI)
Chapitre II (ICI)
Chapitre III (ICI)
Chapitre IV (ICI)
Chapitre V (ICI)
Chapitre VI (ICI)
Chapitre VII (ICI)
Chapitre VIII (ICI)
Chapitre IX (ICI)
Chapitre X (ICI)
Chapitre XI (ICI)
Chapitre XII (ICI)
Chapitre XIII (ICI)
Eugène Hins
"L'opinion que les langues romanes dérivent du latin a-t-elle un fondement historique ?
Revue de linguistique et de philologie comparée (1887) (ICI)
"Le genèse de la conjugaison française"
Revue de linguistique et de philologie comparée (1889) (ICI)
Auguste Callet
"Le système étymologique de Littré et de son
école"
Mercure de France, 16 avril 1911 (article posthume) (ICI)
La Légende des Gagats.
Essai sur les origines de Saint-Étienne en Forez,
1866. (ICI)
J. Lefebvre (Jean Espagnolle ?)
"Les langues néo-latines",
La Nouvelle Revue, 1892.
Première partie (1)
Seconde partie (2)
Jean Espagnolle
"Examen
critique des doublets de M. Brachet"
Revue de la
Société des études historiques, 1888. (ICI)
J.-L. Dartois (Jean Espagnolle)
Le Néo-latinisme, 1909. (ICI)
Michael John Harper
The History of Britain Revealed
(l'histoire de l'île de Bretagne révélée), 2002-2006.
J'ai traduit le troisième chapitre consacré aux origines du français, grâce à l'aide précieuse de Hatty. (ICI)
gillesgomel@gmail.com