Samedi 11 juin 2011 6 11 /06 /Juin /2011 10:08

 

L’hypothèse néolatine


La théorie néolatine — qui n’est jamais considérée comme hypothétique, qu'on présente plutôt comme ayant « valeur d’axiome » (F. Guessard), comme « hors de controverse » (Muratori) — s’articule en deux temps :


— 1° les populations ibères, italiques et celtes (et valaques), conquises et romanisées, auraient abandonné leurs propres langues au point que la majorité, voire la totalité, de ces langues auraient fini par disparaître, au profit du latin ;


— 2° une fois opérée cette drastique reconversion, elles auraient, dans un magnifique ensemble, transformé si radicalement ce latin chèrement acquis que des langues nouvelles, les langues néolatines, auraient fini par surgir de ses débris encore fumants.

 

Elle se présente comme :


intouchable, inattaquable (elle jouit d’un statut quasi religieux).


Elle se révèle :


indémontrable et invérifiable, puisque a) le gaulois, l’osque, le celtibère, etc., se seraient entièrement ou quasi entièrement désintégrés durant la première moitié du premier millénaire AD, et que b) on nous ressasse, à longueur de savants traités, cette banalité que les langues romanes seraient issues non pas du latin que nous connaissons, mais du latin parlé. Un latin parlé qui n'aurait, bien sûr, pas laissé de traces, et à propos duquel est entretenu, de surcroît, un flou très artistique, dont on ne discerne jamais avec certitude quels sont les rapports qu’il entretenait avec le latin écrit (dans quelle mesure en était-il proche ? dans quelle mesure était-il ou n’était-il pas déjà une langue romane ?).


extrêmement compliquée, voire extravagante (tout cet incroyable travail langagier en moins d’un millénaire : chapeau, les locuteurs !).

 

Mais qui peut affirmer aujourd’hui (après vous avoir lu, tout particulièrement) que les choses se sont réellement passées ainsi (1° et 2°) ? Ne serait-ce pas une précaution élémentaire, aujourd’hui, que de ramener ce scénario en deux parties au rang de pure hypothèse — une hypothèse parmi d’autres, une hypothèse, d’ailleurs, plutôt basse, tant elle implique de phénomènes particuliers — et de la confronter à d’autres possibles ? La doctrine néolatine, qui remonte à des temps déjà anciens (elle s’est forgée entre le seizième et le dix-neuvième siècle positiviste), mérite à coup sûr qu'on la réxamine. Et c'est sur la partie qui la présente comme vraie que doit reposer la charge de la preuve.

 


235-L--quilibre-des-Univers-01---copie

 

Il existe, en tout cas, un autre scénario qui a, celui-là, le mérite de la simplicité. Et il colle, me semble-t-il, fort bien avec votre cadre théorique.


Supposons que les idiomes celtiques et italiques évoqués par les Anciens, et qui sont censés avoir en grande partie disparu, fussent en réalité ceux qui sont encore parlés aujourd’hui ou qui l’étaient encore récemment (s’agissant de certains dialectes ou patois) ; que le latin classique fût simplement une langue d’élite fondée sur un de ces dialectes italiens qui n’ont jamais cessé de se parler dans la péninsule tout au long des deux derniers millénaire ; et que, à l’instar du français, de l’italien et de l’espagnol d’aujourd’hui (les « langues sœurs » de La Curne), les anciens dialectes celtiques aient eu avec les dialectes italiques et ibériques une forte parenté.

 

Au contraire, les langues brittoniques et gaéliques n’auraient rien à voir ou peu à voir avec les langues celtiques évoquées par les Anciens. Depuis des millénaires, rien ou presque n’aurait bougé dans le paysage linguistique européen. On n'aurait jamais cessé de parler ces langues pseudo-celtiques à la frange ouest de l’Ouest européen, et les langues celtiques de l'époque classique (les langues gauloises, principalement) se seraient maintenues et se parleraient encore là où leur présence était déjà attestée par les textes classiques.


La visible parenté des langues romanes avec le latin serait due à deux phénomènes : 1° d’une part, cette parenté aurait existé avant la conquête romaine, comme l’italien est aujourd’hui apparenté aux langues de la péninsule Ibérique et de la France ; 2° d’autre part, le latin, devenu langue d’élite, raffinée, riche et prestigieuse, implantée partout en Occident en tant que langue de culture et comme instrument administratif, judiciaire et religieux, aurait tout naturellement constitué un modèle privilégié lorsqu'on a voulu donner aux langues romanes une publicité et une légitimité. Celles-ci, bien sûr, ont à plusieurs reprises fait l’objet d’injections massives de latinismes de tous ordres (notamment, pour ce qui concerne le français, entre le XIVe et le XVIe siècle, principalement au point de vue lexical, mais pas seulement). Cet apport de latin a certes modifié la physionomie de ces langues, mais pas au point de se substituer à elles. Le fonds est resté le même.


Je m’arrête là. Il y a évidemment encore beaucoup à dire, beaucoup à défaire surtout. Je souhaitais juste que vous ayez une idée de la thèse qui m’anime. Mais je ne fais que suivre les traces de plusieurs auteurs (Granier de Cassagnac, Michael John Harper, notamment).

 

(Article remanié le 3 octobre 2011.)

Par Gilles Gomel
Voir les 0 commentaires
Retour à l'accueil

La raison d'être de ce blog est de faire connaître, en les rendant directement accessibles, les écrits de ceux qui, tels Adolphe Granier de Cassagnac il y a un siècle et demi ou, naguère, Michael John Harper, ont combattu le préjugé selon lequel le français et les langues sœurs seraient dérivés du latin. Faisant la claire démonstration que le néo-latinisme est une doctrine contraire au bon sens, aux témoignages de l'histoire et aux règles élémentaires de la philologie, ces auteurs ont apporté la preuve que le français, à l'instar des autres langues dites romanes, est un idiome fort ancien, qui n'a pu nous être apporté par l'occupant romain.

Dans cette perspective, la partie essentielle de ce site est sa bibliothèque ("Les introuvables"), qui figure ci-dessous.

 

 
Les introuvables

  


Adolphe Granier de Cassagnac

   

Une critique d'Essai sur la littérature italiennne, d'Estelle d'Aubigny, parue dans la Presse du 12 août 1839. (ICI)


Antiquité des patois.
Antériorité de la langue française sur le latin,

1859. (ICI)

  
Histoire des origines de la langue française,
1872
Préface (ICI)
Chapitre premier (ICI)
Chapitre II (ICI) 
Chapitre III (ICI)
Chapitre IV (ICI)
Chapitre V (ICI)
Chapitre VI (ICI)
Chapitre VII (ICI)
Chapitre VIII (ICI)
Chapitre IX (ICI)
Chapitre X (ICI)
Chapitre XI (ICI)
Chapitre XII (ICI)
Chapitre XIII (ICI)

 

    

Eugène Hins

     
"L'opinion que les langues romanes dérivent du latin a-t-elle un fondement historique ?

Revue de linguistique et de philologie comparée (1887) (ICI)

"Le genèse de la conjugaison française"

 Revue de linguistique et de philologie comparée (1889) (ICI)  

 

 

Auguste Callet

     
"Le système étymologique de Littré et de son école"
Mercure de France, 16 avril 1911 (article posthume) (ICI)

 
La Légende des Gagats.

Essai sur les origines de Saint-Étienne en Forez,

1866. (ICI)

    


J. Lefebvre (Jean Espagnolle ?)

   
"Les langues néo-latines",

 La Nouvelle Revue, 1892.
 Première partie
(1)
 Seconde partie (2)

    

   
Jean Espagnolle


"Examen critique des doublets de M. Brachet"
Revue de la Société des études historiques, 1888. (ICI)

     

  

J.-L. Dartois (Jean Espagnolle)


Le Néo-latinisme, 1909. (ICI) 

     

    

Michael John Harper  

   

The History of Britain Revealed

 (l'histoire de l'île de Bretagne révélée), 2002-2006. 

J'ai traduit le troisième chapitre consacré aux origines du français, grâce à l'aide précieuse de Hatty. (ICI)


Contact

 

 

gillesgomel@gmail.com

 
Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés