Vendredi 10 octobre 2008
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Cerquiglini interprète Dante
« Par son De vulgari eloquentia, qu’il rédige en 1304, [Dante] entend promouvoir l’« éloquence » non latine, et donner
à l’italien un rang aussi illustre que celui du latin. La langue vulgaire, toutefois, souffre par rapport au latin littéraire, langue de la différence et de l’identité, de l’universalité, d’une
tendance incontrôlable à la mutation et à la division. Ainsi, l’italien n’existe que sous forme d’une pluralité de dialectes, et il est lui-même issu, note Dante, d’une tripartition du latin en
trois idiomes où « nam alii oc, alii oïl, alii sì affirmando locuntur » (I, viii, 6). Ce faisant, Dante rattache explicitement au latin les trois langues romanes
principales, qu’il nomme par la façon dont on y affirme : le provençal (langue d’oc), le français (langue d’oïl, ancêtre de notre oui) et l’italien (langue de sì).
»
(Bernard Cerquiglini, La Naissance du français, coll. « Que sais-je
? », PUF, Paris, 2007).
Hélas pour Bernard Cerquiglini, lorsque Dante écrit : « En nous apprêtant à comparer entre elles les trois formes de notre idiome qui, comme nous l’avons dit plus haut, est triparti (1) », il ne désigne pas le latin, puisqu’il nous parle d'un « vulgaire ». Or il
a qualifié peu avant le latin — la grammaire (2) — de « langue artificielle » par contraste avec les langues vulgaires, langues « que les enfants, au moment où ils
commencent à articuler les sons, apprennent de leur entourage ». Cet idiome dont il fait dériver les langues d'oïl, d'oc et de sì ne peut pas être le latin.
(Remarquablement, Olivier Guyotjeannin, dans Archives de l’Occident, tome I, intitule ce même passage du De vulgari eloquentia : « L’antériorité du vulgaire sur le latin d’après
Dante ».)
Par Gilles Gomel
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Mercredi 1 octobre 2008
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De l'éloquence en langue vulgaire 3
(Pour Dante, les langues d'oil,
d'oc et de si sont les composantes d'un même idiome, d'un même vulgaire, antérieur au latin grammatical.)
IX. (...) Si donc au cours des siècles la langue d’un
même peuple change et ne reste jamais égale à elle-même, comme nous venons de le dire, à plus forte raison les langues de ceux qui vivent séparés et lointains changeront, comme changent les mœurs
et les comportements, qui ne sont réglés ni par la nature ni par les usages d’une communauté, mais naissent du libre choix des hommes et de la proximité des lieux.
Ce fut là le point de départ des inventeurs de la grammaire [la grammatica évoquée précédemment] ; cette
grammaire n’est autre qu’une langue figée, qui reste identique à elle-même en des temps et des lieux différents. Les règles de cette langue ayant été fixées d’un commun accord par plusieurs
peuples, elle n’est soumise à aucun choix arbitraire et individuel, et par conséquent elle ne peut changer. On inventa donc cette langue pour éviter que les changements du langage dus aux
fluctuations arbitraires et individuelles ne nous empêchent entièrement, ou ne nous permettent que partiellement, d’accéder à la connaissance de la pensée et des gestes des Anciens et de ceux que
l’éloignement géographique rend différents de nous.
X. En nous apprêtant à comparer entre elles les trois formes de notre idiome qui, comme nous l’avons dit plus haut, est triparti, notre hésitation est si grande que nous n’osons nous prononcer en
faveur d’aucun des trois ; mais la constatation que les inventeurs de la grammaire ont choisi le mot sic comme adverbe d’affirmation semble assurer une certaine priorité aux Italiens,
qui disent sì.
A vrai dire, chacune des trois parties de cet idiome peut invoquer en sa faveur force témoignages. La langue d’oïl peut alléguer le fait que, grâce à sa facilité et à son charme, elle a été
utilisée soit pour compiler soit pour rédiger des ouvrages en prose, à savoir l’Histoire ancienne jusqu’à César (basée sur la Bible et sur les gestes des Troyens et des Romains), les fascinantes
aventures du roi Arthur et bien d’autres œuvres historiques et didactiques. La langue d’oc, à son tour, peut se vanter d’être la plus douce et la plus parfaite, puisqu’elle a été la
langue des premiers poètes vulgaires, tels Pierre d’Auvergne et d’autres anciens maîtres. La troisième langue, enfin, celle des Italiens, peut se prévaloir de deux avantages : d’abord, elle
compte parmi ses serviteurs et domestiques ceux qui ont composé les vers les plus doux et les plus subtils, comme Cino da Pistoia et son ami ; en deuxième lieu, cette langue semble s’appuyer
davantage sur la grammaire qui est commune à tous : un argument qui prend de la valeur aux yeux de ceux qui, dans leurs jugements, savent faire usage de la raison. (...)
(Dante Alighieri, De l’éloquence en langue
vulgaire, I,ix-x, trad. Roberto Barbone & Antonio Staüble, Paris, 1996.)
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Mercredi 1 octobre 2008
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De l'éloquence en langue vulgaire 2
VIII. (...) Puisque l’espèce humaine prit sa première racine en terre d’Orient, d’où elle déploya ses ramifications jusqu’aux frontières occidentales du monde, ce fut alors peut-être que des
créatures capables de raisonner burent l’eau des fleuves de toute l’Europe ou, au moins, de plusieurs d’entre eux. Mais, soit que ces hommes fussent des étrangers qui venaient d’arriver, soit
qu’il s’agît d’autochtones retournés dans leur Europe natale, ils apportèrent avec eux une langue tripartie ; et certains eurent en partage la partie méridionale de l’Europe, d’autres la partie
septentrionale et d’autres encore, que nous appelons maintenant les Grecs, occupèrent une partie de l’Europe et une partie de l’Asie.
Par la suite, comme nous allons le montrer plus loin, d’un seul et même idiome né dans la confusion vengeresse des langues jaillirent plusieurs vulgaires. Car un seul idiome fut d’abord parlé
dans toute la région qui s’étend des bouches du Danube ou marais Méotide jusqu’aux frontières occidentales de l’Angleterre et qui est limitée par l’Océan et par les pays des Italiens et des
Français, même si plus tard il se ramifia en plusieurs vulgaires, parlés par des peuples différents, Esclavons, Hongrois, Teutons, Saxons, Anglais et d’autres encore, qui ont presque tous gardé
un seul signe de leur origine commune, c’est-à-dire le mot iò pour exprimer l’affirmation. A l’orient de cette région, à partir des frontières de la Hongrie, c’est un autre idiome (1)
qui prit possession du territoire que l’on appelle Europe, et même au-delà.
Finalement, ce qui reste l’Europe en dehors de ces deux régions linguistiques fut le partage d’un troisième idiome (2), qui est maintenant triparti, car certains pour affirmer disent oc,
d’autres oïl, d’autres sì, par exemple les Provençaux, les Français et les Italiens. Et la preuve que les vulgaires de ces trois peuples dérivent d’un seul et même idiome réside
dans le fait que, pour indiquer plusieurs choses, ils emploient les mêmes mots, tels « Dieu », « ciel », « amour », « mer », « terre », « est », « vit », « meurt », « aime » et de même pour
presque toutes les autres notions. Et parmi ces peuples, ceux qui disent oc habitent la partie occidentale de l’Europe méridionale, depuis les frontières des Génois. Ceux qui disent sì
occupent le pays qui s’étend à l’orient de ces frontières jusqu’au promontoire de l’Italie où commence le golfe de la mer Adriatique et jusqu’à la Sicile. Et enfin ceux qui disent oïl
vivent en quelque sorte dans le Nord par rapport aux autres : leurs voisins orientaux sont en effet les Germains, tandis qu’à l’ouest et au nord ils sont comme retranchés derrière la mer
d’Angleterre et ont les monts d’Aragon comme frontière ; ils sont délimités au sud par les Provençaux et par la pente des Alpes Pennines.
(À suivre.)
(1) L’éditeur a, peut-être abusivement, précisé ici, en note : « Le grec. »
(2) L’éditeur a cru, cette fois, devoir préciser : « Le latin. » Il commet là un contresens évident, puisque Dante qualifie cet idiome devenu triparti de « vulgaire », un vulgaire qu'il vient d'opposer à
la «
grammaire », c'est-à-dire précisément au latin (ICI).
(Dante Alighieri, De l’éloquence en langue vulgaire, I, viii, trad.
Roberto Barbone & Antonio Staüble, Paris, 1996.)
Par Gilles Gomel
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Samedi 27 septembre 2008
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Grammatica
Au début de l'Eloquence vulgaire, Dante dit : «
Nous avons en réalité une seconde langue, que les Romains ont appelée “grammaire“. Les Grecs aussi ont une seconde langue, ainsi que d’autres peuples, mais pas tous, car ce n’est que grâce à une
longue et intense étude que l’on parvient à en maîtriser les règles et l’esprit. »
Le terme grammatica fait directement référence à l'écriture. Il est formé sur gramma, « écrit, inscription, acte, lettre, caractère de l’alphabet ; le pluriel ta
grammata signifie aussi les lettres (c’est-à-dire la littérature) ; belles-lettres, acte public. R. graphein » (Mourcin).
Cela nous ramène à Granier de Cassagnac :
« La lettre ou la lectrure, c’était le latin. Aimé de Varennes, qui composa le Roman de Florimont, déclare qu’il traduit de lettre, pour dire qu’il traduit du
latin :
L’estoire (…)
Ainsi comme il l’avait aprise
L’a de lettre en romans mise. »
« Dante dit, dans La Vita nuova, “des poètes lettrés“ pour “des poètes
latins“. »
Et, plus loin :
« Pour Suétone, ne pas décliner, ne pas conjuguer à la grecque ou à la romaine, c’était ne
pas avoir de grammaire.
« Le patois latin antique était donc considéré comme un idiome n’ayant pas de grammaire. Il
en était de même des patois italiens au Moyen Âge.
« Du temps de Dante et de sainte Catherine de Sienne, écrire le latin littéraire se
disait écrire selon la grammaire : “Dicevasi
scrivere per grammatica lo scrivere latinamente.“ — Girolamo
Gigli, Vocab. Caterin., verbo Lettara. »
Par Gilles Gomel
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Samedi 27 septembre 2008
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De l’éloquence en langue vulgaire
I. Une théorie de l’éloquence en langue vulgaire n’a jamais été élaborée
jusqu’à aujourd’hui, comme nous pouvons facilement le constater, bien qu’une connaissance approfondie de cette discipline soit indispensable à tous (…).
Nous appelons vulgaire la langue que les enfants, au moment où ils commencent à articuler des sons, apprennent des personnes de leur
entourage ; bref, le vulgaire est la langue que nous avons assimilée en imitant notre nourrice et sans suivre aucune règle. Nous avons en réalité une seconde langue, que les Romains ont
appelée « grammaire ». Les Grecs aussi ont une seconde langue, ainsi que d’autre peuples, mais pas tous, car ce n’est que grâce à une longue et intense étude que l’on parvient à en
maîtriser les règles et l’esprit.
La langue vulgaire est la plus noble de ces deux langues, parce que c’est la première langue parlée par le genre humain, parce que le monde
entier s’en sert (avec des prononciations et des mots différents, il est vrai) et parce que c’est la manière naturelle de s’exprimer, tandis que l’autre langue est
artificielle.
(Dante Alighieri, De l’éloquence en langue vulgaire, I, i, trad. Roberto Barbone & Antonio
Staüble, Paris, 1996.)
Par Gilles Gomel
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Samedi 27 septembre 2008
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Dante Alighieri (1265-1321)
Nous voyons dans les villes d’Italie, si nous voulons regarder de cinquante ans en arrière, que beaucoup de mots ont disparu, sont nés, se
sont modifiés ; d'où l'on peut conclure que si un court espace de temps les change ainsi, un long espace les change bien davantage. Aussi dirai-je que, si ceux qui sortirent de ce monde il y a
mille ans revenaient dans leurs cités, ils les croiraient habitées par des étrangers, tant la langue en diffère de la leur. On parlera de cela dans un petit livre que j’entends composer, si Dieu
le permet, sur l’éloquence en langue vulgaire.
(Dante Alighieri, Le Banquet, I, v.)
Par Gilles Gomel
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