Jean Espagnolle

Mardi 4 novembre 2008 2 04 /11 /2008 11:14
Sur la destruction des langues

Les langues, comme l’histoire, sont véritablement les témoins et les gardiennes du passé. Monument indestructible, chaque mot conserve le souvenir, la trace d'une chose dont se servirent nos pères ou d'une pensée qui occupa leur esprit. Aussi, Joseph de Maistre, parlant des patois, n'a-t-il pas dit, avec une haute raison, qu'ils renfermaient de grandes richesses historiques et philosophiques, et Charles Nodier, dans ses notions de linguistique, que « si les patois étaient perdus, il faudrait créer une Académie spéciale pour en retrouver la trace, pour rendre au jour ces inappréciables monuments de I'art d'exprimer la pensée » ? On verra aussi plus loin l’importance que leur donne Augustin Thierry.


Cependant il se rencontre parfois des hommes très cultivés qui paraissent n'avoir jamais réfléchi sur ce grave sujet. Une langue, fût-elle la plus mystérieuse et la plus belle du monde, ne dit rien à leur imagination, n'éveille aucune idée en leur esprit. Ils en verraient disparaître les derniers vestiges sans le moindre regret. Le baron de Valckenaer était bien de cette famille : la langue basque ne lui était pas seulement indifférente, mais encore odieuse ; aussi voulait-il la détruire, et pour y parvenir plus facilement, il avait eu I'idée singulière d'anéantir le peuple basque lui-même. En effet, après avoir dit, dans un long article sur les Basques, qu'ils sont rebelles aux lois du fisc, il continue en ces termes: « II en résulte que si les savants se plaisent à étudier la langue et la nationalité des basques, le gouvernement a un fort intérêt à détruire l’une et l’autre : ce qui pourrait s'effectuer en établissant un collège à Mauléon et un autre à Saint-Jean-Pied-de-Port ; en n'imprimant des livres basques qu'avec des traductions françaises ; en facilitant l’établissement du français par tous les moyens possibles ; en donnant des encouragements aux Béarnais, aux Gascons, pour aller s'établir au Pays basque, et aux Basques pour se transplanter en Béarn et dans d'autres provinces de France (1). »

Ce langage étrange confond. Conseiller aux pouvoirs publics de détruire tout un peuple et lui en indiquer froidement les moyens, parce que quelques paysans ne paient pas gracieusement l’impôt, n'est-ce pas folie, ou plutôt crime ? En tout cas, n'est-ce pas témoigner qu'on a l’esprit rétréci d'un buraliste vulgaire (2) ? Certes, loin de chercher à abolir la langue basque, qui est la plus belle de I’Occident, il faut tout faire pour la conserver intacte, dans ses différents dialectes ; car les mots qui la composent sont les seules archives de cette intéressante nation. Toute langue ou tout patois qui disparaît, sans laisser de trace, est une perte irréparable pour l’histoire ; aussi devrait-on veiller à la conservation des anciens dialectes de nos provinces avec autant de soin qu'à celle des livres les plus rares de notre Bibliothèque nationale. Pour cela, ne serait-il pas sage d'établir dans chaque ancienne province, une école supérieure où l’on étudierait les patois de la contrée, et où l’on décernerait de grandes récompenses aux meilleurs travaux composés en ces divers idiomes ? Est-ce que des poèmes comme Mircio et Nerto ne relèveraient pas promptement nos langues archaïques ? Et n'est-il pas évident que des études approfondies sur tous nos vieux dialectes et sur leur origine seraient d'un immense secours pour chaque histoire locale ? II semble que c'était l’avis d'Augustin Thierry :

« Tantôt, dit-il, une complète séparation d'idiomes, de traditions locales, de sentiments politiques, et une sorte d'hostilité instinctive, distinguent de la grande masse nationale la population de certains cantons peu étendus ; tantôt une simple différence de dialecte, ou même d'accentuation, marque, quoique d'une manière plus faible, la limite des établissements fondés par des peuples d'origine diverse, et longtemps séparés par de profondes inimitiés (3).
»

Une étude sérieuse de tous nos patois servirait donc merveilleusement à débrouiller les origines des diverses tribus qui ont peuplé la Gaule ; car, comme I'a dit si bien le savant Dom Rivet, le fondateur de l’histoire littéraire de la France, « les Français et les Gaulois, leurs prédécesseurs, n'ont fait dans la suite qu'un même peuple (4) ».

(1) Encyclopédie des gens du monde. Tome Ill, p. 119.

(2) Joseph II, empereur d'Allemagne, avait sur les langues des idées aussi grandes et aussi larges que le baron de Valckenaer. N'avait-il pas impitoyablement interdit à ses sujets de la Boheme l'usage de leur idiome national ?

(3) Histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands. Introducti., p. 1.

(4) Préface.


(Jean Espagnolle, L'Origine des Basques, Pau, 1900.)




(L'
Histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands débute ainsi :

« Les principaux États de l'Europe moderne sont parvenus aujourd'hui à un très haut degré d'unité territoriale ; et l'habitude de vivre sous le même gouvernement et au sein de la même civilisation semble avoir introduit, parmi les habitants de chaque État, une entière communauté de mœurs, de langage et de patriotisme. Cependant il n'en est presque pas un seul qui ne présente encore des traces vivantes de la diversité des races d'hommes qui, à la longue, se sont agrégées sur son territoire. Cette variété de races se montre sous différents aspects. Tantôt une complète séparation d'idiomes, de traditions locales, de sentiments politiques, et une sorte d'hostilité instinctive, distinguent de la grande masse nationale la population de certains cantons peu étendus ; tantôt une simple différence de dialecte, ou même d'accentuation, marque, quoique d'une manière plus faible, la limite des établissements fondés par des peuples d'origine diverse, et longtemps séparés par de profondes inimitiés. Plus on se reporte en arrière du temps où nous vivons, plus on trouve que ces variétés se prononcent ; on aperçoit clairement l'existence de plusieurs peuples dans l'enceinte géographique qui porte le nom d'un seul : à la place des patois provinciaux, on rencontre des langues complètes et régulières ; et ce qui semblait uniquement défaut de civilisation et résistance au progrès des lumières, prend, dans le passé, l'aspect de mœurs originales et d'un attachement patriotique à d'anciennes institutions. Ainsi, des faits, qui ne sont plus d'aucune importance sociale, conservent encore une grande importance historique. C'est fausser l'histoire que d'y introduire le mépris philosophique pour tout ce qui s'éloigne de l'uniformité de la civilisation actuelle, et de regarder comme seuls dignes d'une mention honorable les peuples au nom desquels le hasard des événements a attaché l'idée et le sort de cette civilisation. »)


Par Gilles Gomel - Publié dans : Jean Espagnolle
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Jeudi 14 août 2008 4 14 /08 /2008 18:39
La clef du vieux français

A l’époque de la conquête romaine, notre pays parlait le gaulois qu’on nommait aussi galou ou langue galote. Plus tard, quand le latin, qui était la langue de l’administration, du prétoire et de l’école, commença à se répandre parmi les classes élevées de la nation, il y eut une véritable lutte entre l’idiome du vainqueur et celui du vaincu, et ce fut celui-ci qui triompha. Il reçut sans doute de nombreuses blessures pendant cette mêlée de cinq siècles, mais ses parties vives ne furent pas atteintes, comme il est facile de le constater en étudiant avec soin les poèmes du douzième et du
treizième siècle. L’élément latin s’y trouve infiniment plus faible que l’élément gaulois, et l’on observe partout que notre article a résisté à la déclinaison latine et ne lui jamais laissé prendre sa place.

Trois choses paraissent avoir trompé la nouvelle école : 1° la ressemblance des langues méditerranéennes et du latin ; 2° le mélange du latin et du français dans nos vieilles chartes ; 3° le bas-latin qu’elle a regardé comme du latin populaire, tandis qu’il n’est, en réalité, que du gaulois latinisé.

Cette ressemblance lui a fait croire que l’italien, l’espagnol et le français venaient du latin.

Ce mélange lui a fait à ce point illusion qu’elle n’a vu partout, dans le français, que du latin évolué.

Le bas-latin, enfin, l’a aidée à bâtir son système, qui repose tout entier sur cette triple erreur.


(Jean Espagnolle, La Clef du vieux français, 1890.)


Par Gilles Gomel - Publié dans : Jean Espagnolle
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Mardi 27 mai 2008 2 27 /05 /2008 14:21
La langue galote ou galou

Pantagruel rencontre un soir, aux portes d’Orléans, certain écolier à qui il demande d’où il vient, et celui-ci lui répond : « De l’alme, inclyte et célèbre académie que l’on vocite Lutèce. » Le dialogue se poursuit longtemps sur ce ton, et, à la fin, Pantagruel impatienté d’entendre un tel charabia dit à l’écolier : « Par Dieu, je vous apprendrai à parler ; mais devant respond moi, d’ond es-tu ? — L’origine primeve de mes aves et ataves fut indigène des régions Lemoviques, ou requiesce le corpore de l’agiotate sainct Martial. — J’entends, dit alors Pantagruel, tu es Limosin pour tout potage, et tu veux ici contrefaire le Parisian. Or, vien ça que je te donne un tour de peigne. » Et il lui saute à la gorge. L’écolier crie aussitôt : « Hau, hau, laissas a quo, au nom de Dious, et ne me toucas grou. » A quoi dit Pantagruel : « A cest heure parles tu naturellement. »

Cette scène amusante dépeint à merveille ce qui est arrivé à nos premiers auteurs français : comme le latin était alors la langue savante de la Gaule et la seule qu’on y écrivait, ces malheureux rougirent de leur propre idiome et voulurent latiniser à leur tour ; mais, la phrase longue, synthétique et inversive des Romains allant mal à leur génie alerte et vif, ils lui donnèrent la tournure gauloise et remplacèrent sans gêne, par des mots nationaux, les mots latins qu’ils ignoraient : de là cet amalgame étrange, ce bariolage choquant de latin et de gaulois qu’on rencontre dans les premiers monuments de notre langue.  Cela n’est pas plus le français primitif que le français du Limousin, rabroué par Pantagruel, n’est celui du seizième siècle.

Dans le Béarn, on nomme, par moquerie, francinants les hommes qui ont la prétention de parler le français sans le savoir. Dans un sens analogue, nos premiers écrivains gaulois étaient des latinants, s’il est permis d’user de ce barbarisme.

Pourquoi, par exemple, l’auteur de La Chanson de Roland emploie-t-il : ferir, ocire, tolir, entendre, c’est-à-dire ferire, occidere, tollere, intendere, quand sa langue lui fournit : frapper, tuer, ebler, oïr ? Pourquoi se sert-il encore de ces mots latins : iloec, frunt, vis, ire, dulur, senestre, estultie, quand il a sous la main dans sa langue maternelle : là, antix, cara, cole, ache, gauche, folie ?latinant, comme le Limousin de Rabelais. Les troubadours et les trouvères furent, à proprement parler, les premiers écrivains français, parce qu’ils se servirent sans vergogne de la langue commune, c’est-à-dire du galou. Plus un auteur de notre pays néglige l’élément latin, et plus il est original, piquant et savoureux. Le charme de La Fontaine vient en grande partie de là. (…)

(Jean Espagnolle, la Clef du vieux français.)

Par Gilles Gomel - Publié dans : Jean Espagnolle
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Les introuvables

Michael John Harper
The History of Britain
Revealed
(l'histoire de l'île de Bretagne révélée),
2002-2006.
J'ai traduit le
troisième chapitre
consacré aux origines du français,
grâce à l'aide précieuse de Hatty. (ICI)


Adolphe Granier de Cassagnac
Antiquité des patois.
Antériorité de la langue française sur le latin,

1859. (ICI) et (ICI)

Histoire des origines de la langue française,
1872
Préface (ICI)
Chapitre premier (ICI)
Chapitre II (ICI)
Chapitre III (ICI)
Chapitre IV (iCI)
Chapitre V (ICI)
Chapitre VI (ICI)
Chapitre VII (ICI)
Chapitre VIII (ICI)
Chapitre IX (ICI)



Jean Espagnolle
Le Néo-latinisme,
1909.
(ICI)

L'Origine des Basques,
1900
(ICI)

"Examen critique des doublets de M. Brachet"
Revue de la Société des études historiques, 1888
(ICI)



J. Lefebvre
"Les langues néo-latines",

 La Nouvelle Revue, 1892.
 Première partie (1)

 Seconde partie  (2)


Eugène Hins
"L’opinion que les langues romanes dérivent du latin a-t-elle un fondement historique ?"
(ICI)

"Does the opinion that Romance languages derived from Latin have an historic base?"
(ICI)




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Liens

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(M. J. Harper et ses amis) (ICI)

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Le français ne vient pas du latin
(Yves Cortez) (ICI)

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(ICI)

 
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